Entretien réalisé par Assane Diallo et Boubacar Dembo Tamba / Tambacounda.info /
En tournée dans les zones de production du coton, certainement pour se faire une idée de l’évolution de la campagne de commercialisation, Ahmed Bachir Diop a aussi lancé la campagne de mobilisation « Ndar FAYE » pour faire de l’année 2010, l’année de la relance de la filière cotonnière durement éprouvée par la persistance de cours mondiaux très bas et la crise financière internationale qui ont fait péricliter beaucoup d’entreprises. Le directeur général de la Sodefitex est revenu sur tout cela, tout comme sur l’objectif majeur de saturation du potentiel industriel.
D’abord toutes nos condoléances et celles de l’équipe de Tambacounda.info suite au décès du directeur des ressources humaines, Monsieur Ndar Faye. Aujourd’hui comment se comporte la Sodefitex ? Ahmed Bachir Diop : Merci pour les condoléances. Ndar Faye était effectivement le directeur des ressources humaines de la Sodefitex. C’est quelqu’un qui a passé vingt deux ans de sa carrière à la Sodefitex. Il est arrivé très jeune et qui aussi mort jeune puisqu’ il nous a quittés à l’âge de cinquante et un an pour ainsi dire, à la fleur de l’âge, C’était un cadre dirigeant très dévoué, très compétent et nous le pleurons. Nous vous remercions pour vos condoléances. La Sodefitex, vous le savez, comme toutes les sociétés cotonnières d’Afrique, traversait une crise très dure. Nous avons depuis quatre, cinq ans, traverser quatre campagnes durant lesquelles, les cours du coton étaient très bas. Ceci s’est traduit par un coton qui était produit à un coût de production supérieur au prix de vente. Il en résulte des déficits successifs qui ont fait exploser en plein vol de nombreuses entreprises africaines. Vous savez, qu’il n’y a plus de coton en Gambie voisine, il n’y en a plus en Guinée Bissau, au Niger, en Guinée Conakry, en Centrafrique et d’autres… De très nombreuses sociétés ont disparu du fait de cette crise mondiale, spécifiquement cotonnière à laquelle est venue se surajouter la crise économique et financière internationale. Nous nous sommes efforcés pendant ces années là, de résister à la crise. On a fait le dos rond pour résister au vent contraire et pour cela on s’est arc-bouté sur nos valeurs d’entreprises. On a développé les moyens pour résister. Quoi qu’il advienne, on reste une entreprise citoyenne. Quoi qu’il advienne, on continue d’avoir une éthique de développement durable qui place l’exploitation agricole familiale partenaire au centre de nos préoccupations, qui place aussi le développement des ressources humaines de l’entreprise au centre de ses préoccupations. Nous avons renforcé notre capacité à résister aux chocs les plus violents, ceci à travers la compression de nos charges. On a développé toute une série de politiques pour comprimer nos charges. On s’est aussi résolument engagés dans la voie de la la diversification qui est un moyen fondamental de résister à la crise. Le bon sens dicte de ne pas « mettre tous ses œufs dans un même panier ». Si ce panier tombe, on est dans de grandes difficultés. C’est pour cela que nous avons mis en œuvre la diversification à travers Bamtaaré, notre branche, qui s’occupe de tout ce qui n’est pas coton dans notre entreprise : prestations de services en développement rural durable, activités de production céréalière, production de tournesol, production de lait production semencière pour toutes les spéculations, notamment l’arachide. La diversification permet de diminuer l’exposition de l’entreprise aux fluctuations des cours mondiaux du coton en lui trouvant d’autres sources de revenus. Notre ambition est d’accélérer la transformation de la SODEFITEX d’entreprise mono produit, quasi exclusivement cotonnière en une entreprise agroindustrielle et de prestation de service diversifiée. Voilà un peu la façon, dont nous avons résisté à la crise. Notre force, c’est la créativité, autrement dit la capacité à transformer les contraintes en opportunités, que notre entreprise a mis en œuvre. Les formidables femmes et hommes qui composent cette belle entreprise, en partenariat étroit avec de nombreuses organisations professionnelles agricoles, et des milliers d’exploitations agricoles familiales sont arrivés à jeter les bases d’une nouvelle économie rurale dans le tiers sud du Sénégal par la contribution à l’emergence de nouveaux métiers ruraux sur la base des acquis de l’alphabétisation en langues nationales(relais techniques, gestionnaires villageois, conseillers agricoles paysans etc.). Je pense que le pire est derrière nous. Nous sommes restés debout, nous avons pu résister à la crise. Maintenant, il s’agit de relancer la production. C’est pour cela que nous faisons de l’année 2010, l’année de la relance de la production cotonnière. Il y a trois ans, nous avions battu le record absolu de production cotonnière avec 52 mille tonnes de coton graine. Aujourd’hui nous sommes à peine à 22 mille tonnes. C’est dire qu’en l’espace de trois ans, la baisse des cours mondiaux qui nous a obligés à baisser le prix au producteur en même temps que le prix des intrants agricoles enregistrait une hausse extraordinaire avec la flambée du dollar, la flambée de l’urée, la flambée des produits insecticides, de l’engrais complexes impeccables. Ceci s’est traduit par une désaffection des producteurs pour la culture cotonnière. Le coton est la culture sous pluie la plus intensifiée elle nécessite des soins attentifs et des intrants agricoles (semences sélectionnées, délintées, traitées ; amendements organiques ; herbicides ; engrais complexe NPKSB ; urée, différentes familles d’insecticides). Le renchérissement des intrants s’est traduit par des difficultés accrues pour les agriculteurs pris en cisailles entre la baisse du prix au producteur et le renchérissement des intrants. Actuellement, il y a un frémissement du coté des cours mondiaux. On assiste depuis deux mois à une remontée des cours mondiaux pourvu que ça dure !. Nous pensons qu’avec la reprise économique mondiale, on devrait arriver à des cours plus fermes, donc à la possibilité de rémunérer mieux les cotonculteurs et à la possibilité d’investir pour développer notre entreprise. C’est pourquoi nous disons que l’année 2010 est l’année de la relance du coton. Vous vous souvenez qu’au comité de gestion du fond de soutien du coton qui s’est tenu au mois de septembre, nous étions obligés, contraints et forcés de baisser le prix au producteur du coton qui passait de 185 francs à 170 francs pour le premier choix. Nous avons fait une campagne de sensibilisation, les agriculteurs ont accepté ce sacrifice là pour que la filière continue d’exister. Mais, il s’est trouvé que quelques jours après le gouvernement du Sénégal décidait de subventionner le prix au producteur de l’arachide pour 45 francs le kilo. Ceci perturbait fortement le prix relatif arachide / coton. Parce que l’agriculteur choisit compte tenu de ce qu’il tire des différentes spéculations. L’arachide à 165 francs pour un coton à 170 francs, c’est très favorable à l’arachide. Il n’y a presque pas d’intensification agricole pour l’arachide, le paquet technique est très léger au contraire du coton. Le producteur d’arachide après avoir vendu sa graine, il vend sa fane (ngooñ) et il la vent bien. Ce qui fait que le coton était en position défavorable. La fédération nationale, alliée à la Sodefitex à travers l’Asic (l’association sénégalaise inter professionnelle du coton), ont écrit aux autorités pour demander que la faveur accordée à l’arachide soit étendue au coton pour respecter l’équilibre des prix relatifs. L’ASIC a demandé que le gouvernement veuille bien doter une subvention pour permettre au prix au producteur du coton de rester à 185 francs pour le 1 er choix. Cette lettre a été envoyée le 13 octobre dernier et depuis lors un ensemble de démarches ont été entreprises et Dieu merci, nous avons eu l’agrément des autorités il y a quelques jours. Le gouvernement du Sénégal que nous remercions au passage très fort a accepté de doter une subvention d’un milliard cinq cent cinquante six millions de francs CFA pour permettre de maintenir le prix du coton aux producteurs à 185 francs pour le 1er choix. Nous étions hier à Kolda (interview réalisée le mardi dernier) en réunion extraordinaire de L’Association Sénégalaise Inter professionnelle Du Coton (ASIC), présidée par M. Moussa Sabaly, président de la fédération nationale des producteurs de coton et par ailleurs vice président de l’Association des Producteurs de Coton Africains (APROCA). A cette réunion, nous avons décidé ensemble, solidairement, Fnpc et Sodefitex de nous engager dans cette campagne de relance de cette production cotonnière. Le ministre de l’agriculture a dit à la Fnpc, plus précisément aux producteurs de coton, « l’état a consenti cette importante subvention pour vous permettre de maintenir vos prix au producteur, en retour, il vous faut accroître vos surfaces et accroître aussi la productivité, le rendement de vos exploitations. Il vous faut lutter contre le trafic des intrants ». Et tout cela, nous en avons discuté à la réunion largement et longuement puis retenu qu’ensemble, nous allions rouvrir les recensements des agriculteurs. Ce qui permettra d’élaborer un nouveau plan de campagne. Nous voulons que dans les quinze jours à venir on fasse de nouveaux recensements. Ce qui, nous permettra de gagner de nouveaux producteurs et des surfaces supplémentaires à la culture du coton, puisque les données économiques ont changé. Nous allons lancer une campagne de communication dénommée « campagne Ndar FAYE ». Et dans cette campagne de communication, nous allons tout faire pour gagner d’abord les cotonculteurs mais aussi le personnel de la Sodefitex a une grande mobilisation forte et à une extrême tension des forces pour gagner la bataille de la productivité et de la production pour la prochaine campagne. La campagne de commercialisation a démarré. Quelles sont les dispositions particulières qui ont été prises pour que ça soit une réussite. Parce que du coté de la Sodefitex, on n’a jamais entendu parler d’histoires de bons impayés. Quel est votre secret ? Nous disons que notre credo : c’est le « peese yoba » expression en pulaar qui signifie (pesé- payé) ou encore en wolof « teg teggi ». Le paysan dépose son coton, on le paye immédiatement. Parce que nous avons la confiance de nos banques, nous avons comme d’habitude décroché la totalité de financement pour la campagne dès le début janvier. Donc les ressources pour financer cette campagne sont disponibles. Il n’y pas aucune difficulté de ce coté là. Nous marchons sur l’objectif du « peese yoba » (pesé payé). Notre objectif est que trois jours après avoir déposé son coton, que chaque cotonculteur dispose de son argent. Aujourd’hui, on doit être autour de 70 pour cent d’agriculteurs qui ont reçu leur argent, trois jours après avoir déposé leur coton. Il reste 30 pour cent ou il y a du retard ou c’est entre trois et dix jours. On tient sur cet objectif, cardinal pour nous qui sommes, faut il le rappeler, certifiés ISO 9001 version 2000 depuis l’année 2005. La deuxième chose est que nous avons pu obtenir du gouvernement une subvention pour payer les 15 pour cent supplémentaires. Ce qui ont déjà été payés à ce jour, on va leur ajouter 15 FCFA pour chaque kilo vendu. Et à partir d’aujourd’hui (2 février 2010 NDLR), sur tout le territoire du Sénégal, tous les paysans cotonniers ont été payés à 185 francs CFA pour le 1er choix. La qualité de la production est très bonne. Nous avions eu quelques petites difficultés à ce niveau dans la région de Kolda, les deux années précédentes. Mais nous avons constaté une très nette amélioration de la qualité de la production dans la région de Kolda cette année qui a atteint aux alentours de 74 pour cent de qualité supérieure, ce qui est très appréciable. Je viens du marché de Wadiatoulaye dans le secteur de Linkéring (département de Vélingara) et nous avons vu des paysans radieux, très contents que le prix ait été maintenu au niveau de l’année dernière et déterminés, motivés, mobilisés pour accroître la production. Il y a aussi quelque chose de notable. C’est que nous avons pu obtenir un financement de l’Union Européenne pour la subvention du matériel agricole à destination des cotonculteurs. Qui nous a permis de rééquiper, de relever le niveau d’équipements des exploitations agricoles familiales. Ceci est un élément non négligeable dans notre volonté de faire revenir les producteurs au coton. Vous savez, le coton est un moteur de développement rural durable. Prés de soixante mille agricultrices et agriculteurs sénégalais tirent leurs revenus en grande partie de la culture du coton. Cinq villes sénégalaises existent pour l’essentiel grâce à l’activité économique cotonnière. Je pense que les salaires qui sont versés dans les villes comme Kédougou, Tambacounda, Vélingara, Kahone, et Kolda sont extrêmement importants. Quand la culture du coton baisse, ça signifie par exemple qu’à Kolda ou il y avait trois quarts soit 75 personnes quand, en 2006 il y avait huit mille tonnes de coton graine, on se retrouve avec un seul quart soit 25 personnes. Aujourd’hui nous avons deux quarts à Tambacounda alors qu’il pouvait y en avoir trois. La situation n’impacte pas seulement sur les revenus des agriculteurs mais aussi sur les revenus des urbains, sur le développement du commerce en ville, sur le développement des services, du transport notamment, des banques, des compagnies d’assurances etc… Donc, il y a une nécessité absolue de faire en sorte que le coton se développe. Je suis actuellement président de l’Association Cotonnière Africaine (A.C.A) qui regroupe les sociétés cotonnières d’Afrique. Au niveau africain, nous avons partout ces mêmes difficultés du fait de la crise de la filière coton. La production cotonnière africaine a baissé de moitié en l’espace de quatre ans. C’est extrêmement dur. Nos amis maliens ont été contraints à mettre en œuvre deux très importants plans sociaux en l’espace de 5 ans pour dégraisser les effectifs de la CMDT etc. Des mesures importantes sont prises dans d’autres pays. Nous avons réussi à comprimer régulièrement nos charges depuis plus de quatre ans et nous persévérons dans cette perspective là. Vous qui vivez à Tambacounda avez pu constater combien la SODEFITEX a baissé ses charges. Quand on parle de Sodefitex, tout le monde pense au coton. Vous avez tantôt parlé de diversification véritablement. Qu’est ce qui se fait concrètement dans ce domaine ? Nous développons le concept de ce que nous appelons la nouvelle économie rurale dans le tiers sud du Sénégal. La nouvelle économie rurale est fondée sur la formation des agriculteurs, l’émergence de nouveaux métiers ruraux fondés sur les acquis de l’alphabétisation en langues nationale, la modernisation des exploitations agricoles familiales et l’existence d’organisations professionnelles agricoles démocratiques, transparentes et rigoureusement gérées, capables de porter et de rembourser un crédit agricole de plusieurs milliards. C’est ce concept de nouvelle économie rurale qui est fondée sur la formation des agriculteurs. Nous faisons de l’alphabétisation, nous faisons du conseil de gestion aux exploitations agricoles familiales pour qu’elles aient la capacité de tenir la comptabilité de leur exploitation, de prendre les bons choix économiques puisque sachant ce qui entre, ce qui sort. Quels sont les rendements qui sont obtenus ? Quelles sont les spéculations les plus rentables etc. ? Nous développons les cultures céréalières. Nous aidons les agriculteurs à développer la culture du maïs. Nous achetons cette production de maïs que nous mettons sur le marché pour une part et que nous transformons pour une part. Vous connaissez à Tambacounda la minoterie de la Sodefitex. Elle permet d’approvisionner le marché de Tambacounda en produits comme les brisures et la semoule de mais et de mil, le sànqal etc. L’autre activité, c’est la production laitière. Nous avons développé la production laitière à travers la stabulation du bétail. Vous savez que la graine de coton est un aliment extrêmement riche en protéines et en énergie, qui est un bon produit pour développer la production laitière. Nous avons développé la culture du sésame, du tournesol, du bisaap. Nous les développons à travers Bamtaaré. La diversification ne se limite pas aux actions agricoles, de prestation de services en développement rural. Il y a aussi les prestations de services industrielles. Notre département industriel dispose d’un garage qui est dans cette zone et qui est le garage le plus important. Nous avons une expertise industrielle que nous offrons. Nous avons fait des prestations de services pour les compagnies minières de Kédougou et d’autres. Nous faisons de prestations de services pour le Papil pour les aménagements ruraux, du riz qui est une culture importante que nous développons en collaboration avec ce projet dans les régions de Kédougou et de Kolda. Nous avons aussi un système d’information géographique articulé à une très riche base de données sur toute la zone cotonnière et mettons sur le marché des cartes thématiques à la demande. Voilà en gros les interventions que nous menons. Nous avons malgré la crise, malgré les difficultés, mené des actions pour moderniser nos unités industrielles. Aujourd’hui, nous avons un logiciel de gestion de la production qui nous permet d’assurer les meilleures conditions et d’automatiser la gestion industrielle de nos unités. Ce qui nous, permet en rapport avec notre certification Iso 9001 version 2000 d’être le maximum et de plus en plus performants au niveau de nos usines. Est-ce qu’enfin, l’objectif relatif à la saturation des potentiels industriels demeurent ? Ils restent en ligne. Tout à fait ! C’est notre cap inébranlable. Aujourd’hui nous allons faire vingt deux milles tonnes, si nous avions fait trente sept mille tonnes, nous serions équilibrés. C’est dire que le problème numéro un aujourd’hui du coton sénégalais : c’est d’accroître la production, c’est de marcher à pas cadencés vers l’objectif de saturation du potentiel industriel. Nous l’avions approché en 2003-2004 et 2006-2007 en réalisant plus cinquante mille tonnes. Nous pensons qu’avec la crise, nous avons marqué le pas, mais si nous mettons en œuvre avec esprit de suite, détermination et combativité notre plan stratégique, il n’y pas de doute, nous y arriverons. Le mot d’ordre pour les salariés de la Sodefitex est aujourd’hui « Pour la relance du coton, Tous debout ! ». Et si tout le monde se met debout, que toutes les intelligences sont en éveil et toutes les forces sont tendues vers cet objectif là, il n’y a pas de doute, qu’avec nos partenaires de la FNPC, qui aujourd’hui sont dans une situation économique moins défavorables que nous arrivions à atteindre cet objectif dans un processus ininterrompu, mais par étapes. La première étape, celle d’aujourd’hui, c’est de ramener la production au dessus des 30.000 tonnes
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