«Mesdames et Messieurs les députés, il n’y a pas de gras dans nos armées. On attaque le muscle, alors que la situation sécuritaire se dégrade! C’est mon devoir de vous le dire.» C’était le 7 octobre dernier, devant l’Assemblée nationale, à Paris. En plein débat budgétaire, le chef d’état-major des armées (CEMA), le général Pierre de Villiers, assénait ces quelques jolies formules pour défendre ses troupes. Et leur rôle essentiel en ces temps de menaces croissantes en Afrique, au Moyen-Orient ou encore en Europe de l’Est. Mais, surtout, le général d’armée mettait en garde contre un dégraissage excessif qui, selon lui, menacerait directement les capacités opérationnelles des militaires français
Il faut dire que, depuis une quinzaine d’années, les armées françaises ont rarement été autant sollicitées par leur chef, qui n’est autre que le président de la République, aujourd’hui le socialiste François Hollande.
Longue liste d’interventions
Mali, Côte d’Ivoire, République centrafricaine, Afghanistan, Liban, Irak, Syrie, golfe de Guinée, océan Indien… Non exhaustive, la liste des interventions militaires françaises à l’étranger donne le tournis. On se croirait à l’époque coloniale, quand l’Empire français ne cessait de s’agrandir. Il n’en est évidemment rien.
En ce début de XXIe siècle, la France, en plein marasme économique, n’est plus qu’une puissance moyenne sur le déclin. Toutefois, sur le plan diplomatique et militaire, ses dirigeants, de droite comme de gauche, veulent à tout prix maintenir son rang. Et son prestige.
Résultat: amenés à intervenir de plus en plus souvent avec de moins en moins de moyens et d’effectifs, les militaires hexagonaux sont au taquet, risquent le burn-out en permanence. «A l’heure où je vous parle, expliquait encore le général de Villiers aux députés, nous avons plus de 20’000 militaires déployés hors de la Métropole, dont plus de 8000 au profit de 27 opérations sur quatre continents, dans les airs et sur tous les océans.» Un nombre considérable, si l’on songe que l’armée française compte aujourd’hui à peine plus de 220’000 soldats et soldates.
Effectifs à la baisse
Les effectifs, justement. Comme partout en Europe depuis la fin de la guerre froide, les armées françaises ont subi des coupes claires dans leurs rangs. Pas seulement à cause de l’abandon de la conscription et du passage à une armée de métier voulue par Jacques Chirac en 1996. Non, à l’instar de nombreux pays, les militaires hexagonaux – qui n’osent pas trop protester – ont été les plus touchés par les économies de personnel. Et ce n’est pas fini. Toujours selon le général de Villiers, de 2009 à 2019, les effectifs français auront encore baissé d’un quart. Rien que pour 2014, les militaires assumeront 60% des suppressions d’emplois d’Etat. «Au vu des engagements récents de la France, on ne peut guère imaginer une baisse supplémentaire», commente Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, historien et grand spécialiste en la matière.
Matériels obsolètes
Mais il n’y a pas que les hommes qui viennent à manquer ou sont épuisés. Si, avec ses Rafale, ses drones dernier cri ou ses sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda, l’armée française n’a rien à envier aux plus modernes de ses homologues, certains de ses matériels sont à la limite de la rupture et de l’obsolescence. Comme ses véhicules de l’avant blindés (VAB), dont certains crapahutent sur les pistes africaines depuis bientôt quarante ans, ou encore ces avions ravitailleurs KC-135 qui, comme les Caravelle, datent du début des années 1960. «Qui accepterait aujourd’hui de voler dans une Caravelle?» s’interrogeait encore le général de Villiers au parlement.
Un budget «garanti»
Toujours plus de missions, mais toujours moins de moyens et d’effectifs. La crise n’épargne pas les militaires. Et désormais, comme n’importe quelle entreprise, l’armée française doit viser l’efficience pour utiliser au mieux les ressources qui lui sont allouées. Selon la loi de programmation militaire 2014-2019, elle est censée pouvoir compter, durant ce laps de temps, sur un budget annuel «garanti» de 31,4 milliards d’euros. Mais, pour 2015, 2,4 milliards de cette somme devraient provenir de la vente, bien aléatoire, d’actifs immobiliers et de fréquences hertziennes. Bref, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, va devoir faire preuve d’imagination pour pérenniser son budget. Parmi les idées à l’étude: le leasing d’avions de transport ou d’hélicoptères de patrouille maritime. Autre difficulté budgétaire: les fameuses opérations extérieures (OPEX) qui, comme on l’a vu, se multiplient et qu’il faut bien financer. En 2014, la facture des OPEX s’élèverait à 1,1 milliard d’euros. Hors budget.
«Comparée aux autres armées européennes, la française ne se porte pas si mal, relativise Alexandre Vautravers. Avec 31,4 milliards d’euros par an (soit 2,3% de son PIB), la France fait partie des rares Etats de l’OTAN (5 sur 28) qui dépassent l’objectif commun de 2% du PIB accordés à la Défense. Même si la tendance devrait être à la hausse ces prochaines années, la moyenne de l’OTAN est actuellement de 0,8%, soit le pourcentage de la Suisse», poursuit le spécialiste. Et de souligner que «certains membres de l’Alliance atlantique n’ont pas de forces aériennes, voire pratiquement pas de forces armées, laissant aux Américains le soin d’assurer leur défense».
Ambitions démesurées
Finalement, la France n’aurait-elle plus les moyens de ses ambitions planétaires? Peut-être, s’il faut en croire ce que suggèrent certains de ses officiers supérieurs, comme son chef de la marine, l’amiral Bernard Rogel. «Entre la dissuasion nucléaire qui impose au moins un sous-marin lanceur d’engins en permanence à la mer, la participation à plusieurs OPEX et la surveillance du deuxième domaine maritime du monde derrière les Etats-Unis, la marine française est aussi en surrégime. A la mi-novembre, 35 navires et 4500 marins étaient «à la mer», ce qui faisait dire à son chef que «la marine est actuellement en dépassement de son contrat opérationnel», fixé en 2013 et qui ne prévoyait que deux zones de déploiement. Or nous en sommes actuellement à quatre, voire cinq.» Trop c’est trop.
Remise en cause
Face à ce sombre tableau, Alexandre Vautravers relève que plusieurs pistes sont à l’étude pour dégager des moyens. Sur le plan strictement budgétaire, «une réelle discussion a commencé à propos de la dissuasion nucléaire qui, à elle seule, représente 23% à 24% du budget de la Défense». Enfin, conclut l’expert, «une plus grande «européanisation» de la défense serait évidemment l’idéal. Malheureusement, l’OTAN a clairement pris le pas sur cette ambition. Les rapports les plus récents montrent par ailleurs que la crise économique a freiné cet élan de collaboration: les programmes européens (A400M, Eurofighter) sont ainsi sensiblement plus coûteux et tardent davantage que les projets nationaux.» Bref, à moins d’une dégradation spectaculaire de la situation dans le monde – que personne ne souhaite –, les armées françaises vont devoir continuer à parer au plus pressé.
(24 heures)



