Pobeda! L’omniprésence ces derniers jours à Moscou du mot «Victoire!» reproduit sur le gazon des parcs, les portes du métro, les vitrines de magasins, les couloirs d’écoles… est à l’image de l’ampleur que le Kremlin veut donner ce samedi aux commémorations des 70 ans de la fin de la «grande guerre patriotique» contre l’Allemagne nazie. Pour le présidentVladimir Poutine, il s’agit de rappeler le lourd tribut payé par l’URSS, sous-estimé selon Moscou dans les livres d’histoire occidentaux. «Combien de morts en Grande-Bretagne? 350 000? Aux Etats-Unis, un demi-million? Oui, c’est beaucoup, c’est épouvantable, mais ce ne sont pas les 25 millions de personnes que l’URSS a perdues», martèle le chef du Kremlin.
Ce ne sera pas le seul message adressé aux Européens et aux Américains: en plein bras de fer avec l’Occident depuis le début de la guerre en Ukraine, le discours officiel à Moscou ne cesse d’insister sur le retour d’une Russie forte et respectée, victorieuse face aux pressions à ses frontières. La traditionnelle parade militaire sur la place Rouge s’annonce particulièrement spectaculaire: 16 000 soldats, 200 unités blindées, 140 avions et hélicoptères. Avec les équipements tout neufs d’une armée en pleine modernisation: canons Koalitsia-SV et tanks Armata T-14, censés être les plus puissants au monde.
Rupture avec l’Occident
Pour célébrer la victoire passée et la puissance présente, Vladimir Poutine a aussi invité un large panel de présidents. C’est là que le bât blesse: sur les 68 dirigeants conviés, seulement 22 seront présents. Et parmi les alliés de la Seconde Guerre mondiale, aucun grand chef d’Etat occidental n’assistera à la parade.
Réunis autour du chef du Kremlin il y a moins d’un an sur les plages de Normandie pour les 70 ans du débarquement, le président américain Barack Obama, son homologue français François Hollande, le premier ministre britannique David Cameron et la chancelière allemande Angela Merkel ont tous décliné l’invitation pour la parade (même si la dame de Berlin sera dimanche à Moscou pour déposer une gerbe sur la tombe du Soldat inconnu). La Suisse, elle, sera représentée par son ambassadeur.
Les divers prétextes avancés cachent mal la vraie raison: ces leaders ne veulent pas assister au mégadéfilé militaire alors qu’ils accusent l’armée russe d’intervenir dans l’est ukrainien. «Certains ne veulent pas venir et d’autres se le voient interdire par l’Obkom de Washington», a ironisé Vladimir Poutine. Par cette allusion au comité du Parti communiste sous l’URSS, il accuse les Etats-Unis d’utiliser sur leurs alliés des moyens de pression dignes de l’époque soviétique.
Moscou bascule vers Pékin
Pour autant, Vladimir Poutine ne sera pas seul sur la tribune. Des pointures ont fait le déplacement. Outre le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon, le président chinois Xi Jinping a répondu présent, ainsi que le premier ministre indien Narendra Modi et le président sud-africain Jacob Zuma. Au sein du groupe des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), seule manque à l’appel la présidente brésilienne Dilma Rousseff, plongée dans une grave crise de gouvernement. Or, ces cinq pays «émergents», qui représentent 40% de la population mondiale et un cinquième du PIB de la planète, sont en train de créer un fonds commun de réserves censé devenir une alternative aux institutions financières internationales dominées par les Etats-Unis.
Surtout, «la crise en Ukraine, qui a débouché sur une confrontation entre Russie et Etats-Unis et sur la rupture entre Russie et UE, produit un basculement géopolitique majeur, tournant Moscou […] vers Pékin», écrit Dmitri Trenin, directeur du centre Carnegie à Moscou. Depuis des mois, les accords se multiplient entre les deux capitales. Ces voisins, qui jadis se tournaient le dos, développent une vraie entente. «L’ordre mondial est en mutation.» Selon lui, le leadership occidental est défié par ce tandem, entraînant derrière lui des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine.
Pour la première fois sur la place Rouge, une unité de l’armée chinoise participera à la parade militaire russe. Tout un symbole.
(TDG)




