Destruction culturelle: Jamais autant de sites n’ont été détruits qu’en 2015

 

Irina Bokova est catastrophée. «Pillages et destructions de sites archéologiques ont atteint une échelle sans précédent», s’indignait la directrice générale de l’Unesco, il y a quelques jours au Caire, où dix pays arabes ont convenu de mieux coordonner leurs efforts pour protéger leur patrimoine culturel, lutter contre le trafic d’antiquités et récupérer les biens dérobés. C’est que la situation est critique.

Si chacun se souvient avec horreur de la destruction en 2001 par les talibans afghans des deux bouddhas géants de Bamiyan vieux de plus de 1500 ans, force est de constater que 2015 restera dans les mémoires comme un véritable annus horribilis pour le patrimoine mondial de l’humanité. Irak, Syrie, Mali, Yémen, Népal… Les destructions se succèdent à un rythme effréné.

Le 29 juin, Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco, compte lancer une coalition mondiale pour tenter d’enrayer le «nettoyage culturel» perpétré par des groupes djihadistes, a annoncé son lieutenant, Eric Falt. Car «c’est toute l’humanité qui est ainsi dépossédée de sa mémoire». Sans compter que «ces attaques contre la culture accentuent la désintégration des sociétés», car les djihadistes dépouillent les Etats et les nations «de ce qu’ils ont de plus intime». Tour d’horizon pour ne pas oublier.

Palmyre tremble

Le groupe «Etat islamique» (Daech en arabe) s’est emparé jeudi en Syrie de la ville-oasis de Palmyre et y a exécuté des dizaines de civils dont des enfants. Outre cette barbarie, rasera-t-il aussi cette cité antique vieille de plus de 2000 ans? «Si Daech entre à Palmyre, ce sera sa destruction du site, une catastrophe internationale», affirmait le 14 mai Maamoun Abdulkarim, directeur des Antiquités et des musées syriens, en se basant sur les précédents en Irak.

Inscrit au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco, le site de Palmyre est inestimable, son architecture unit les techniques gréco-romaines aux traditions locales et aux influences perses. Les ruines monumentales de la «perle du désert», connues pour leurs colonnes romaines torsadées et leurs tours funéraires, attiraient plus de 150’000 touristes par an avant cette guerre qui selon l’ONU a déjà fait plus de 220’000 morts en quatre ans et poussé 9,5 millions de Syriens sur les routes (dont 3 millions réfugiés à l’étranger).

Saccages en Mésopotamie

Depuis le début de l’année, Daech mène en Irak des opérations de nettoyage ethnique (contre les Yézidis et les chrétiens) doublées d’une véritable «épuration culturelle», rasant une partie des vestiges de la Mésopotamie antique, jugés «anti-islamiques». Une vidéo diffusée fin février montre ainsi le saccage des trésors préislamiques du musée de Mossoul, deuxième ville du pays tenue depuis juin 2014 par les djihadistes. Quelque

90 œuvres auraient été détruites ou endommagées. Les extrémistes ont aussi incendié la bibliothèque de la ville. En juillet, ils avaient déjà dynamité – sous les yeux de la foule — la tombe du prophète Jonas, alias Nabi Younès. Le mois dernier, une nouvelle vidéo est apparue, montrant la destruction – à l’aide de bulldozers, de pioches et d’explosifs – du site archéologique de Nimroud, joyau de l’empire assyrien fondé au XIIIe siècle. Hatra, cité de la période romaine, vieille de plus de 2000 ans, a également subi l’ire des djihadistes.

Trafic d’antiquités à gogo

Mais les djihadistes ne font pas que détruire. «Anti-islamique» ou non, ils reconnaissent au patrimoine culturel une valeur marchande. Pas moins de 1300 objets ont été dérobés sur les sites archéologiques et les musées de Syrie, selon Interpol et sa «Stolen Works of Art Database», liste des œuvres d’arts volées. Le trafic d’antiquités est la deuxième source de financement du terrorisme, rappelait le 27 avril à New York le président du Conseil de sécurité de l’ONU, l’ambassadeur français François Delattre. La résolution 2199 adoptée le 12 février charge d’ailleurs l’Unesco et Interpol de lutter contre le trafic de biens culturels. Lequel n’est pas toujours le fait de djihadistes, d’autres groupes rebelles tentant de profiter de cette ressource financière.

Les mausolées meurtris du Mali

Il n’y a évidemment pas qu’en Irak et en Syrie que les djihadistes s’attaquent au patrimoine. Dimanche 3 mai dans le centre du Mali, par exemple, des extrémistes ont attaqué à la dynamite le mausolée de Sekou Amadou à Hamdallaye, ancienne capitale de l’Empire peul de Macina, qui attend depuis 2009 son inscription au patrimoine mondial de l’humanité. Fondateur de cet empire au XIXe siècle, ce cheikh diffusa l’islam parmi les animistes de la région.

Mais les fondamentalistes, qui semblent appartenir à un nouveau groupe islamiste se faisant appeler Mouvement de libération du Macina, exigent le respect des enseignements du prophète. C’est-à-dire qu’ils s’opposent à toute forme d’idolâtrie. Pour rappel, en juin 2012, des mouvements liés à Al-Qaida avaient déjà démoli des mausolées à Tombouctou, «la cité des 333 saints», qui avait connu son âge d’or au XVIe siècle. Depuis, l’Unesco a commencé la reconstruction, avec l’aide des Casques bleus. Une collaboration qu’Irina Bokova voudrait voir inscrite systématiquement dans les mandats de soldats de la paix car «le patrimoine doit être en première ligne (…) pour restaurer la dignité et la confiance.» Mais à Hamdallaye, les djihadistes ont laissé un mot d’avertissement, menaçant de s’en prendre directement aux Casques bleus et à quiconque les aiderait.

Le Yémen sous les bombes

Si les destructions perpétrées par Daech ou d’autres choquent l’opinion publique mondiale, les guerres et leurs bombes font aussi beaucoup de dégâts, en Syrie et en Irak, mais aussi au Yémen. Ainsi, dans la nuit du 11 au 12 mai, la vieille ville de Sanaa, capitale célèbre pour ses 103 mosquées, ses 14 hammams et quelque 6000 maisons de pisé datant d’avant le XIe siècle, «a été massivement bombardée, provoquant de sérieux dommages sur de nombreux édifices historiques», regrette l’Unesco.

Au VIIe et VIIIe siècles, cette ville édifiée à 2200 mètres d’altitude était un important centre de propagation de l’islam. Mais la guerre menée contre les rebelles houthis par une coalition d’Etats arabes sous leadership saoudien (et qui a fait 1400 morts jusqu’à présent) semble primer sur ces considérations. La ville historique de Saada, fief des rebelles dans le nord, a également été endommagée. Tout comme le site archéologique de la ville fortifiée préislamique de Baraqish. En sera-t-il question lors des négociations prévues à Genève ce jeudi 28 mai?

Katmandou est effondré

Quand les destructions ne sont pas le fait des hommes, c’est la nature qui se déchaîne. Le séisme du 25 avril au Népal a fait au moins 8617 morts et 16’800 blessés, détruit 500’000 maisons et endommagé 267’000 autres. Quelque 5,6 millions de Népalais ont été affectés par le cataclysme et le pays compte 2,8 millions de déplacés. Bouleversée par la catastrophe humaine, Irina Bokova s’est dite choquée aussi «par l’impact dévastateur sur le patrimoine unique de ce pays, particulièrement vaste et irréversible dans la vallée de Katmandou», qui compte à elle seule sept groupes de monuments et de bâtiments inscrits par l’Unesco sur la liste mondiale des sites protégés. Record absolu. Une rapide évaluation a révélé un bilan désastreux: les «Durbar Squares» de Katmandou, Patan et Bhaktapur sont presque entièrement détruits. Le parc national de Sagarmatha (qui comprend le Mont Everest) a souffert. Des dégâts plus légers ont été constatés à Lumbini, lieu de naissance de Bouddha, et au parc national de Chitwan.

(24 heures.ch)