Sepp Blatter résistera-t-il aux scandales?

 

 

Sept hauts cadres de la FIFA arrêtés en Suisse, dont deux vice-présidents, des procédures ouvertes aux Etats-Unis, des documents saisis au siège de l’organisation. C’est un coup de tonnerre qui a grondé hier au-dessus de Zurich, où la FIFA s’apprêtait à renouveler, demain, son comité exécutif. Fort de ses soutiens africains, asiatiques et de l’Europe de l’Est, le Valaisan Sepp Blatter, 79 ans, pouvait d’ores et déjà célébrer son cinquième mandat d’affilée de président. Envers et contre toutes les critiques, et malgré les multiples affaires qui ont terni l’image de l’institution du football mondial.

Pour n’importe quelle instance appelée à renouveler son staff, la spectaculaire descente de police de mercredi sonnerait comme un coup terrible, poussant à la remise en question, au grand remue-ménage. Pas à la FIFA. Car rien ne semble pouvoir ébranler l’institution dont le président se plaît à penser qu’elle est la plus puissante du monde, rassemblant les Etats dans la grande religion du football. «Comme prévu, le congrès de la FIFA et l’élection du comité se tiendra vendredi», déclarait mercredi le porte-parole de l’organisation, Walter De Gregorio, en soulignant que le président Blatter, pas inquiété par l’enquête, se sentait parfaitement «relax». Mieux, la FIFA a vu dans les événements d’hier «une très bonne chose», allant dans le sens de sa volonté affichée de porter haut l’éthique au sein de l’institution. L’organisation l’a aussi rappelé: n’est-ce pas elle qui a déposé une plainte auprès du Ministère public de la Confédération, en novembre dernier? Une plainte déposée suite à des soupçons de transferts internationaux de patrimoine ayant passé par la Suisse, «faits isolés» selon elle, dans le cadre de l’attribution de l’organisation des Coupes du monde de 2018 et de 2022 en Russie et au Qatar.

La maîtrise du jeu

Une chose est certaine, Sepp Blatter et son équipe maîtrisent l’art absolu du dribble et des tours de passe-passe pour faire tourner à leur avantage, dans leur communication, une partie pourtant mal engagée. Car si le Ministère public de la Confédération enquête en effet sur plainte de la FIFA, et a ouvert une procédure le 10 mars pour soupçon de blanchiment, c’est bien à la demande de la justice américaine que les policiers suisses ont déboulé hier dans le luxueux cinq-étoiles Baur au Lac dans le centre chic de Zurich. Et le Ministère public de la Confédération pourrait bien profiter de cette brèche pour mener avec zèle son travail.

La procédure américaine, ouverte en 2011, porte sur des faits présumés de corruption couvrant les vingt dernières années et touchant des malversations au sein de la Concacaf, la région Amérique du Nord, centrale et des Caraïbes, et la Conmebol, la Confédération sud-américaine de football. Ces faits concernent notamment des droits de marketing et de télévision, mais aussi l’attribution de la Coupe du monde de 2010 et des soupçons de paiement de pots-de-vin et de rétrocommissions lors de l’élection du comité exécutif de la FIFA de 2011 (lire ci-dessous). Ce dossier n’est pas nouveau, mais il semble de plus en plus épais. Pas moins de 14 personnes sont inquiétées. L’étau judiciaire américain se resserrera-t-il autour de la FIFA, jusqu’ici très habile pour laver son linge sale en famille sans qu’aucune tache n’éclabousse le roi? La rumeur prétend que Sepp Blatter, habitué à être reçu comme un chef d’Etat dans n’importe quel pays où il se rend, éviterait désormais de se rendre aux Etats-Unis, de peur d’une interpellation.

Mais l’indéboulonnable président, élu depuis 1998, a traversé bien d’autres tempêtes, y compris les accusations d’avoir beaucoup manigancé pour s’assurer ses réélections à la tête de l’instance mondiale du football.

Arrivé à la FIFA en 1975, Sepp Blatter, fils d’ouvrier des usines Lonza en Valais, a acquis au fil des échelons gravis et des années passées à la tête de l’institution un sens politique – et des affaires – hors pair, sachant œuvrer pour s’attirer les faveurs. Dès sa première élection, en 1998, les rumeurs d’une procédure entachée de pots-de-vin circulent, on parle de sacs de billets distribués à des dirigeants africains…

Un système monarchique

Mais Sepp Blatter n’a même pas besoin de distribuer des montres, comme on le lui a reproché en 1998, pour s’assurer du soutien. Dans ses modalités de fonctionnement, la FIFA assure à son président un pouvoir absolu. Les 209 fédérations et associations du monde du football ont toutes le même poids dans le processus électoral du président. Anguilla et Montserrat, deux îles des Caraïbes qui comptent quelques milliers d’habitants, pèsent autant que toutes les grandes nations du football. Il suffit d’arroser très généreusement les pays les plus démunis d’«aides au développement» pour se garantir les faveurs des fédérations et leur vote.

«Le rôle du président Blatter, c’est de faire des cadeaux, d’offrir toutes sorte d’avantages. C’est comme ça qu’il s’assure le soutien des petites nations et sa réélection systématique. Ainsi va le système FIFA depuis quarante ans», relève Guido Tognoni, ancien directeur de marketing qui s’est fait virer de l’organisation en 2003. Depuis que la FIFA, de simple association, est devenue une machine à rapporter des milliards, impulsion donnée sous l’ère du Brésilien João Havelange puis sous celle de Sepp Blatter, la culture de la corruption lui est chevillée au corps, dit encore Guido Tognoni. Les fonds généreusement distribués depuis Zurich finissent parfois dans les poches de potentats locaux, sans que la FIFA ne s’en émeuve d’ailleurs. Le projet Goal, destiné à construire des centres de formation, en est l’illustration la plus flagrante. Ici et là, en Afrique, aux Caraïbes, des entraîneurs ont attendu longtemps que des fonds versés par Zurich se concrétisent en équipements. A plus grande échelle, c’est l’attribution des Coupes du monde dont on soupçonne qu’elles ne puissent s’obtenir sans pots-de-vin. Mais Sepp Blatter n’a aucune raison de s’en inquiéter. Sa cour, en Afrique et ailleurs, ne le trahira jamais.

Mercredi, le Comité exécutif de l’UEFA, l’instance européenne qui soutient l’adversaire de Sepp Blatter, le prince jordanien Ali bin Hussein, a demandé le report du congrès de la FIFA et du scrutin présidentiel. Il réitérera cette exigence ce jeudi. Mais si l’élection a bien lieu vendredi, sauf coup de théâtre, Sepp Blatter devrait donc décrocher un cinquième mandat. Au cœur d’une tempête sans précédent, mais sûr de son bon droit, et selon sa vision de lui-même, pour le bien de l’humanité.

Petit détail: Walter De Gregorio a aussi assuré mercredi à Zurich que «les Coupes du monde de 2018 et de 2022 se dérouleront bien en Russie et au Qatar», comme présumant déjà que les conclusions de l’enquête du Ministère public de la Confédération ne pourront jamais remettre en cause ces choix. De l’arrogance? Tout un symbole en tout cas.


Un «complot» portant sur plus de 150 millions

ULa justice des Etats-Unis a donné un grand coup de pied dans la fourmilière en inculpant hier neuf responsables du football du continent américain, dont les sept hauts cadres de la FIFA arrêtés ce mercredi à l’aube à Zurich. «Ils ont corrompu les affaires du football mondial pour servir leurs intérêts et pour s’enrichir personnellement», a expliqué la ministre de la Justice des Etats-Unis Loretta Lynch, avant d’avertir: «C’est le début de notre effort, pas la fin. » Une perquisition avait d’ailleurs lieu hier au siège de la Concacaf (Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes), situé à Miami.

Les dirigeants de la FIFA poursuivis sont accusés de racket, de détournement de fonds et de blanchiment dans le cadre d’un «complot qui s’est étalé sur vingt-quatre ans», a expliqué le Département de justice des Etats-Unis. L’enquête conduite par le FBI vise également quatre dirigeants d’entreprises médiatiques spécialisées dans le sport et un intermédiaire, qui sont inculpés pour avoir «systématiquement payé et accepté de payer bien au-delà de 150 millions de dollars (ndlr: plus de 142 millions de francs) en pots-de-vin et commissions pour obtenir de lucratifs droits médiatiques et de marketing pour des tournois internationaux de football».

Parmi ces compétitions, figurent les matches de qualifications pour la Coupe du monde dans la zone Concacaf, la Gold Cup (la compétition entre équipes nationales de la même zone), la Champions League de la région, la Copa America (l’équivalent de l’Euro pour l’Amérique du Sud), la Copa Libertadores ainsi que la Coupe du Brésil.

Le Département de justice des Etats-Unis a également expliqué enquêter sur d’autres affaires, liées à l’attribution de la Coupe du monde 2010 (qui s’est tenue en Afrique du Sud) et à l’élection du président de la FIFA de 2011. Cette dernière a été remportée par Sepp Blatter, finalement unique candidat à sa succession suite au retrait de son opposant Mohammed Bin Hammam, accusé d’avoir acheté des voix pour prendre la place du Suisse à la tête de la Fédération internationale de football.

Selon des journaux des Etats-Unis, l’enquête du FBI s’est largement appuyée sur les éléments rapportés par le «repenti» Charles «Chuck» Blazer. Cet ancien secrétaire général de la Concacaf et ancien membre du comité exécutif de la FIFA, alors connu sous le surnom de «Monsieur 10%», a d’ores et déjà avoué avoir participé à des détournements et des actes de corruption. Il aurait également accepté de dévoiler aux enquêteurs un certain nombre d’opérations frauduleuses à la Concacaf et à la FIFA et aurait même porté un micro lors de réunions avec d’autres responsables de fédérations sportives.

Les membres de la FIFA inculpés sont Jeffrey Webb, des îles Caïmans, vice-président de la Fédération internationale et président de la Concacaf; le Costaricain Eduardo Li, membre des comités exécutifs de la FIFA et de la Concacaf; le Nicaraguayen Julio Rocha, chargé du développement à la FIFA; le Britannique Costas Takkas, attaché au cabinet du président de la Concacaf; l’Uruguayen Eugenio Figueredo, vice-président de la FIFA; le Vénézuélien Rafael Esquivel, membre du comité exécutif de la Conmebol (la Confédération sud-américaine de football); le Brésilien José Maria Marin, membre du comité d’organisation de la FIFA pour les Jeux olympiques; le Paraguayen Nicolas Leoz, ancien membre du comité exécutif de la FIFA et ancien président de la Conmebol; ainsi que Jack Warner, de Trinité-et-Tobago, ancien membre du comité exécutif de la FIFA.

Les dirigeants d’entreprises inculpés sont les Argentins Alejandro Burzaco, patron de Torneo y Competencia, et Hugo et Mariano Jinkis, dirigeants de Full Play Group, ainsi que Aaron Davidson, des Etats-Unis, président de Traffic sport USA.

Enfin, outre «Chuck» Blazer, trois autres personnes se sont déjà déclarées coupables dans cette affaire, dont Daryll et Daryan Warner, fils de Jack Warner, inculpé hier.

Gustavo Kuhn

(TDG)