Nouvelle pépinière et usine à champions? De plus en plus de spécialistes le pensent. Les coureurs africains montent gentiment mais très sûrement en puissance. L’expression prend toute sa signification si l’on sait que l’Erythréen Daniel Teklehaimanot a endossé le maillot à mois sur le récent Critérium du Dauphiné, une première pour le team MTN-Qhubeka.
Le 4 juillet, à Utrecht, l’équipe de Ryder Douglas sera la première formation professionnelle africaine à être invitée au Tour de France et Daniel Teklehaimanot (26 ans), le premier Noir africain à participer à la Grande Boucle depuis sa création en 1903. «C’est un rêve qui se réalise pour moi», s’est-il enthousiasmé Dauphiné achevé, dimanche dernier. Habitué à entrer dans l’histoire, l’intéressé s’était déjà aligné aux JO de Londres et au Tour d’Espagne en 2012, année où il passa pro chez Greenedge.
Basé en Afrique du Sud, sponsorisé par une multinationale des télécommunications, MTN-Qhubeka – dont le maillot présente des similitudes avec celui de la Juve – s’est fait connaître en 2013, l’année de sa création, grâce à la victoire de l’Allemand Gerald Ciolek à Milan – San Remo. Cette année-là, Natnaël Berhane, un autre Erythréen était devenu, à 22 ans, le premier coureur africain à remporter une course cataloguée hors catégorie par l’UCI. En l’occurrence, l’étape reine du Tour de Turquie, qu’il boucla à la 2e place.
Formé comme son compatriote au Centre mondial du cyclisme, Berhane défendait alors les couleurs de la formation Europcar dirigée par Jean-René Bernaudeau. «Natnaël est un coureur complet, volontaire et très doué», soulignait le manager français. Michel Thèze, ancien entraîneur au CMC, enchaînait dans Le Parisien: «Natnaël a moins de classe intrinsèque que Daniel mais il est passe-partout. Il évolue un peu dans le registre de Voeckler.» Un troisième Erythréen, Merhawi Kudus, pourrait prendre part au Tour.
Payés au km
Jean-Jacques Loup se pose en interlocuteur averti lorsqu’il s’agit de mesurer les virtualités et la vitalité du cyclisme africain. Ancien directeur sportif du PMU Romand et de Phonak, le Broyard a une grande expérience de ce continent. «J’ai quelque 15 tours africains à mon compteur.» En qualité de chef d’équipe ou de membre du staff d’organisation, il a bourlingué sur toutes les routes de la Tropicale Amissa Bongo au Gabon, des tours du Faso, du Cameroun et du Rwanda. Précurseur du dépannage à moto à Paris-Roubaix, le citoyen de Montmagny a pris part à quatre reprises Paris-Dakar au guidon de sa Honda XL 600, dans les années 80. Souvenirs, souvenirs.
«Là-bas, on vit un beau cyclisme, plein d’enthousiasme. Il s’apparente à un retour aux sources. Au bord des routes, les gens manifestent une passion exubérante. En quelques saisons, ce cyclisme s’est énormément bonifié. La principale raison est due au lancement de programmes élaborés. Longtemps, les cyclistes africains ont été trop livrés à eux-mêmes. Ils étaient des professionnels de l’entraînement. Ils étaient payés au km d’entraînement», s’exclame Jean-Jacques Loup. «Pour progresser tactiquement, c’est évidemment insuffisant. Le Centre mondial du cyclisme à Aigle et la création d’une école de cyclisme au Rwanda ont fait évoluer les choses dans le bon sens.»
Présent au Gabon il y a quelques années, à l’occasion de la Tropicale Amissa Bongo, comme ambassadeur et commissaire de course, Bernard Hinault avait souligné le potentiel des cyclistes africains: «Il faut qu’ils mûrissent et quand ils seront prêts, ils feront mal! Ils me font penser aux Colombiens des années 1980.»
Comme les Colombiens
Jean-Jacques Loup assimile cette progression de l’Afrique à «une prise de conscience de ce que peut apporter le cyclisme à différents niveaux. Le thème pourrait se résumer par: il n’y a pas que le foot pour se valoriser et accéder à une certaine élite. Cette reconnaissance se double de la garantie de devenir un précieux soutien financier pour toute la famille.» Loup laisse vagabonder son esprit et ajoute, amusé: «Le partage des primes est assez particulier. S’il n’est pas rétribué comme il le mérite, un coureur peut ne pas repartir le lendemain!»
Au moment de commenter la wild card attribuée à MTN-Qhubeka pour le Tour, Christian Prudhomme a parlé de «volonté d’ouvrir encore davantage le Tour de France au monde entier car c’est la plus grande course du monde.» Vouloir c’est pouvoir. (24 heures)



