Déjà confronté à la rébellion prorusse, le pouvoir doit à présent affronter un groupe paramilitaire à l’ouest. Tirs au lance-grenades, voitures de police calcinées, ultranationalistes armés repliés dans les montagnes: les scènes de guerre qui ont touché une petite ville ukrainienne près de la frontière avec l’UE affaiblissent les autorités pro-occidentales de Kiev, déjà confrontées à un sanglant conflit dans l’Est.
Le président Petro Porochenko a convoqué lundi son «cabinet de guerre» deux jours après une fusillade meurtrière entre les forces de l’ordre et des militants lourdement armés du mouvement ultranationaliste Pravy Sektor (Secteur Droit) à Moukatchevé, à quelques dizaines de kilomètres des frontières slovaque et hongroise.
Cette crise, qui a choqué l’opinion publique en Ukraine, est loin d’être réglée: l’ordre donné par le chef de l’Etat de désarmer et d’arrêter les coupables de l’échange de tirs, qui a fait trois morts, est resté sans effets jusqu’à présent.
Il faut dire que les militants de Pravy Sektor, qui combattent aux côtés de l’armée ukrainienne contre les séparatistes prorusses sur le front de l’Est, se sont retranchés dans les montagnes avec leurs armes de guerre et refusent de se rendre.
Leurs camarades ont organisé dimanche des rassemblements antigouvernementaux dans plusieurs grandes villes et menacé de bloquer les routes afin d’empêcher l’arrivée de renforts de police à Moukatchevé. Du «chantage», estime l’analyste politique Volodymyr Fessenko, qui juge néanmoins les membres de cette organisation paramilitaire «capables de déclencher un conflit armé dans le pays».
Un mauvais présage
«Nous avons un Etat extrêmement faible, dont le fonctionnement peut être entravé par une quinzaine de personnes», confie sous couvert de l’anonymat un haut responsable ukrainien chargé des questions de sécurité.
Si une banale redistribution du trafic illégal de cigarettes entre deux personnalités politiques régionales pourrait avoir été à l’origine de la fusillade, celle-ci est révélatrice des problèmes auxquels est actuellement confrontée l’Ukraine.
«Les affrontements à Moukatchevé témoignent d’une crise systémique: réformes inexistantes, corruption omniprésente et flux d’armes non contrôlés», souligne Anatoli Oktyssiouk, analyste du centre des études politiques à Kiev.
Le recours à des armes aux portes de l’UE pour régler un conflit de cette nature semble aussi constituer un mauvais présage pour une éventuelle intégration de l’Ukraine et l’introduction d’un régime sans visas. «Ces événements apportent de l’eau au moulin de la propagande russe et donne une image des autorités ukrainiennes ne contrôlant rien à l’intérieur du pays», souligne M. Oktyssiouk.
S’y ajoute le problème du retour à la vie civile des volontaires qui combattent depuis plus de quinze mois aux côtés des troupes ukrainiennes contre les séparatistes prorusses, dans un conflit qui a fait plus de 6500 morts.
Syndrome du héros
«Il y a actuellement en Ukraine beaucoup d’hommes armés qui se considèrent comme des héros et tentent de prendre le pouvoir avec leurs fusils. Une explosion de violences était inévitable et elle a eu lieu», estime la source chargée des questions sécuritaires.
Pravy Sektor, qui revendique 10’000 militants et plusieurs centaines de combattants dans l’Est, est l’unique formation paramilitaire ukrainienne qui ne soit intégrée ni au ministère de l’Intérieur, ni à celui de la Défense.
Le chef de l’organisation, Dmytro Iaroch, a été élu député en octobre puis nommé en avril conseiller du chef de l’état-major des armées ukrainiennes dans une tentative des autorités d’intégrer ses milices. Il s’est rendu à Moukatchevé et a affirmé lundi «oeuvrer avec les services de sécurité ukrainiens pour stabiliser la situation».
Pravy Sektor avait acquis une grande popularité auprès des manifestants sur le Maïdan à Kiev. Faisant pleuvoir pavés et cocktails Molotov sur les policiers, il a radicalisé la contestation qui s’est soldée au bout de trois mois par un bain de sang et a entraîné la chute du régime prorusse de Viktor Ianoukovitch.
Aujourd’hui, «Pravy Sektor est devenu pratiquement incontrôlable. Si le conflit n’est pas réglé de façon diplomatique, il y aura des risques pour le pouvoir à Kiev avec des conséquences imprévisibles», estime l’expert Anatoli Oktyssiouk.
(arg/ats/afp)



