Mexique: L’évasion d’«El Chapo» est un affront

 

En s’évadant pour la seconde fois en quinze ans de sa cellule de prison, Joaquin «El Chapo» Guzman est entré dans l’histoire. Le détenu le plus important et le plus surveillé du Mexique – emblème de la réussite affichée par le gouvernement de la lutte contre le narcotrafic – s’est évadé avec la réussite propre aux légendes vivantes. Le roi de la drogue, fondateur du puissant cartel du Sinaloa, n’a même pas eu à courber le dos pour emprunter le tunnel haut d’un mètre 70 qui reliait les douches de la prison dite «de sécurité maximale» à un édifice en construction situé à 1500?mètres du centre pénitencier.

Mobylette sur rails

Le «Chapo» Guzman, l’homme qui a bâti son empire en faisant passer des milliers de tonnes de drogue du Mexique aux Etats-Unis à travers d’ingénieux systèmes de tunnels transfrontaliers, a ridiculisé les autorités mexicaines en reproduisant ce qu’il savait faire de mieux: des trous. Celui qui l’a fait sortir de prison était – comme ceux qu’il construisait dans ses luxueuses demeures de Culiacán, la capitale du Sinaloa – ventilé, éclairé et même doté d’une petite mobylette sur rails pour en extraire les décombres.

L’échappée, minutieusement préparée depuis des mois, probablement depuis son incarcération en février 2014 après quatorze ans de cavale, met surtout à jour la corruption qui gangrène le pouvoir au Mexique. «C’est un Etat parallèle», dénonce Sergio Aguayo, politologue, «dont l’existence est niée par Mexico comme par Washington». Car le «Chapo» a bien évidemment bénéficié de la complicité d’une partie des surveillants de prison, mais aussi très probablement de personnes à l’extérieur de l’établissement. Une vingtaine d’agents pénitentiaires sont actuellement à Mexico pour être interrogés, tandis que militaires et police fédérale quadrillent les routes du centre du Mexique, dans l’espoir de retrouver l’homme le plus recherché du pays.

De leur côté, les Etats-Unis, qui avaient grandement aidé à la capture du «Chapo» en février 2014, ont publiquement offert leur concours pour retrouver la star des narcotrafiquants, mais dans les couloirs de la DEA (Drugs Enforcement Administration), plusieurs journalistes mexicains évo quaient la «rage» et «l’indignation» des Américains, qui remettent en cause la capacité du Mexique à emprisonner sur son propre sol ses plus grands narcotrafiquants.

«Impardonnable»

«Aveu d’échec», «image désastreuse» à l’international: les termes pour qualifier cette humiliation se multiplient depuis dimanche dans la presse mexicaine. Enrique Peña Nieto, actuellement en visite d’Etat en France, s’est exprimé depuis l’ambassade mexicaine à Paris: «C’est indubitablement un affront pour le Mexique», a déclaré le président mexicain, «mais j’ai confiance dans les institutions du pays pour capturer à nouveau ce criminel».

Et pourtant, en février 2014, lors d’une interview à la télévision américaine, Enrique Peña Nieto avait qualifié d’«impardonnable» la possibilité d’«une nouvelle évasion du Chapo Guzman». Un an et demi plus tard, l’«impardonnable» vient de se produire. Sur les réseaux sociaux, les Mexicains ne savent plus s’il faut rire ou pleurer: le «Chapo», converti dans les caricatures en ingénieur des Ponts et Chaussée, ridiculise un président et son épouse souriant sous la tour Eiffel. Le mythe est en route. (24 heures)