Tunisie: Choucha, zone de non-droit pour les migrants

Soleil, vent, sable, à Choucha les éléments brûlent. Un «enfer», répètent machinalement ses habitants, dont les vies s’y consument depuis parfois plus de quatre ans.

«Notre quotidien, c’est de mendier, d’aller sous nos tentes puis au café; ça rend plus que fou», confie Abrassien, un Ivoirien de 28 ans. Il a fui son pays en 2002, direction Tripoli. Jusqu’à ce que la guerre y éclate. En mai 2011, le HCR l’évacue comme des centaines d’autres dans ce camp en Tunisie. «Je ne voulais pas venir ici, mais ils nous ont promis qu’il y aurait une solution», déplore-t-il. «On s’est moqué de nous. Moi, je n’ai même pas eu le statut de réfugiés», l’interrompt Adam, un autre Ivoirien âgé de 24 ans.

Plus loin, «le café» abrite des dizaines d’hommes. Entourés de tissus et de chaises, ils sirotent avec parcimonie de l’eau en bouteille, à défaut d’eau courante, sous des postes de télévision. A l’horizon, des kilomètres de terre aride et rocailleuse. Certains se lèvent parfois pour ramasser des bouteilles vides qu’ils agitent le long de la route. Quelques voitures en direction ou en provenance de Libye s’arrêtent pour leur donner des vivres. Pour eux, la Tunisie ne devait être qu’une zone de transit mais tous semblent s’être habitués à cette attente prolongée.

Statut souvent périmé

Beaucoup conservent jalousement dans leur poche une copie noir et blanc plastifiée: un statut de réfugié certifié par le HCR (seul habilité à délivrer ce titre en l’absence de loi sur le droit d’asile en Tunisie). La plupart sont malheureusement périmés. Celui d’Ismael, un Soudanais sec et nerveux, est valable jusqu’en mars 2016, mais il habite toujours là, faute «d’explications». Comme lui, seuls trois réfugiés seraient restés à Choucha selon les estimations du HCR, qui promet leur installation en ville.

Les autres se plaignent d’avoir été «abandonnés» par le Haut-commissariat, mais son représentant en Tunisie, Mazen Abou Chanab, explique que les simples «migrants» ne sont pas de son ressort. «Nous avons des critères précis pour le statut de réfugié, leurs demandes ont été rejetées. On leur a proposé de partir et ils ont refusé.» L’OIM (Organisation internationale pour les migrations) leur offre en effet une aide au retour volontaire dans leur pays d’origine. Mais ils ont tous leurs raisons de ne pas rentrer: problèmes ethniques, politiques ou encore religieux. Ils refusent aussi la traversée clandestine par la mer et espèrent toujours une réinstallation dans un pays tiers.

Dans l’attente de lois

«C’est à l’Etat tunisien de développer une politique d’accueil pour ces migrants», souligne Anaïs El Bassil, responsable de l’organisation France Terre d’Asile. «Le Croissant-Rouge tunisien les aide mais ils veulent rester là-bas», se défend Belgacem Sabri, secrétaire d’Etat aux migrations. «Ils peuvent même être hébergés, trouver de petits boulots et vivre dignement, en attendant la nouvelle loi sur la résidence», poursuit-il. Ce texte pourrait permettre à certains un accès légal au travail. Autre source de protection toujours à l’étude: la loi sur la traite des personnes. En attendant, certains migrants se disent victimes de discriminations dans les villes voisines.

Mère de tous les trafics

Depuis sa fermeture officielle en juin 2013, le «camp» ressemble à une zone de non-droit, dans cette région du sud tunisien mère de tous les trafics. «Ses habitants doivent bénéficier de la situation d’une manière ou d’une autre, sinon ils ne resteraient pas à souffrir là sans raison», conclut Mazen Abou Chanab du HCR. Le secrétaire d’Etat aux migrations mentionne de son côté «du commerce illicite à la frontière» et évoque une fermeture prochaine du «camp».

L’organisation France Terre d’Asile reconnaît que Choucha serait devenu un lieu de passage pour les clandestins, sans pouvoir identifier les passeurs. «Certains viennent désormais ici du reste de la Tunisie pour gagner la Libye», concède Cadri, un migrant ghanéen de 36 ans, avant de lâcher d’un ton ferme: «Je suis contre ça, ça nuit à notre réputation.» (24 heures)