Moyen-Orient: La Syrie devient le théâtre d’une «miniguerre mondiale»

Cette fois-ci, c’est clair: la Russie est entrée en guerre en Syrie essentiellement pour défendre Bachar el-Assad et non pas pour combattre en priorité le groupe Etat islamique (Daech). En deux jours de frappes aériennes, mercredi et jeudi, des cibles «terroristes» ont été touchées dans les provinces d’Idleb, Hama et Homs, selon le Ministère de la défense à Moscou et la télévision syrienne. Mais ces premiers raids se sont concentrés sur deux zones tenues par les forces rebelles: l’enclave de Rastan, près de Homs, et les zones du nord-ouest représentant potentiellement une menace pour la région de Lattaquié, sur la côte alaouite, où la Russie vient d’installer sa base aérienne. Très loin, donc, de Daech.

L’argument russe

Un argument balayé par Sergueï Lavrov. Le chef de la diplomatie russe martèle que son pays intervient, sur demande de Damas, pour combattre «exclusivement l’Etat islamique, le Front al-Nosra (ndlr: branche d’Al-Qaida) et les autres groupes terroristes». Conclusion: «Nous sommes sur la même longueur d’onde que la coalition», a-t-il encore affirmé ce jeudi à New York.

Qu’en est-il sur le terrain? Une source de sécurité syrienne a expliqué à l’AFP que l’aviation russe s’est notamment attaquée à «des bases» de Jaich al-Fatah (l’Armée de la conquête), importante coalition rebelle regroupant notamment le Front al-Nosra, d’autres groupes islamistes radicaux comme Ahrar al-Cham, ainsi que des cellules plus modérées. Toutes ces composantes, qu’elles soient islamistes ou non, ont farouchement combattu Daech. Certaines sont financées et armées par des pays du Golfe (Arabie saoudite, Qatar, etc.) et au moins un des groupes frappés par les Russes a été entraîné et financé par la CIA, selon l’influent sénateur étasunien John McCain.

C’est cette Armée de la conquête qui a infligé au printemps de terribles revers aux troupes de Bachar el-Assad, s’emparant de la province d’Idleb et menaçant de ce fait le «pays alaouite» sur le littoral méditerranéen. Bref, l’objectif stratégique des frappes russes est bel et bien d’aider l’armée syrienne et le Hezbollah à éliminer l’enclave rebelle au nord de Homs et de protéger la côte alaouite, analyse Fabrice Balanche, directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo) à l’Université Lyon 2, sur le site du Washington Institute.

Trois camps s’affrontent

Nous voilà donc face à une guerre de Syrie mondialisée, où s’affrontent trois camps de caractère international. D’une part, l’aviation russe vole au secours de l’armée syrienne de Bachar el-Assad, déjà épaulée par les combattants chiites du Hezbollah libanais et des conseillers iraniens. Le tout au nom d’une «guerre contre le terrorisme» prétendument coordonnée depuis Bagdad. Mais une guerre qui ne semble pas cibler Daech en priorité.

D’autre part, une large coalition internationale réunissant autour des Etats-Unis des pays occidentaux tels que la France et le Royaume-Uni, mais aussi la Turquie et des Etats du Golfe comme l’Arabie saoudite et le Qatar, frappe les positions de Daech. Ce qui a pu aider les combattants kurdes. Mais par ailleurs, certains financent, arment et entraînent des groupes rebelles parmi les Arabes sunnites, qu’ils soient laïques ou «modérément islamistes». Tout en sachant que sur le terrain, ils s’allient au Front al-Nosra (Al-Qaida) pour combattre autant Daech que le régime Assad.

Last but not least, Daech compterait plusieurs dizaines de milliers de combattants, dont 15 000 à 30 000 étrangers (selon les estimations) venus de plus de 80 pays d’Europe, d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique. Un groupe à la barbarie ultramédiatisée, qui s’est constitué un véritable trésor de guerre grâce notamment aux trafics internationaux de pétrole et d’antiquités.

Coordination minimum

Suite à l’entrée en scène d’un nouvel acteur principal sur ce théâtre de guerre, une réunion d’urgence s’est tenue à New York entre des hauts gradés russes et étasuniens pour tenter de coordonner leurs opérations militaires et éviter des incidents dans un espace aérien carrément encombré. Aux dizaines d’appareils de la coalition s’ajoutent, selon Moscou, plus de 50 avions et hélicoptères russes. Gare au dérapage!

(24 heures)