Philippe Martinez (54 ans) reçoit dans les bureaux de la CGT à Montreuil, à l’est de Paris. Un paquebot de brique et de béton qui dit la force de ce syndicat. Le premier de France. Et le plus dur. «Avec 682’000 adhérents, nous comptons plus de militants que tous les partis politiques réunis», glisse sans forfanterie le secrétaire général de la CGT.
Alors que la loi El Khomri commence son parcours parlementaire, les syndicats contestataires (CGT, FO, FSU, SUD) et plusieurs organisations de jeunes et d’étudiants (UNEF, UNL) appellent aujourd’hui à une journée de contestation à travers la France. A la SNCF, à la RATP et chez Air France aussi des débrayages sont prévus. La mobilisation est annoncée plus importante que celle du 9 mars.
Le but de ces manifestations? «Il faut retirer ce texte», explique Philippe Martinez tout de go. Et le syndicaliste de prévenir: «Nous avons prévu de nous remobiliser la semaine prochaine. Je n’ai pas le pouvoir d’appeler à la grève générale (sourire): ce sont les salariés qui décident, mais je sens monter la grogne!»
Pourquoi les réformes du marché du travail faites ailleurs en Europe sont-elles impossibles ici?
Des réformes sont nécessaires mais pas cette réforme-là. Et la CGT est un syndicat qui propose beaucoup de réformes. Il faut donc s’entendre sur ce que veut dire une réforme.
Qu’est-ce qu’une réforme, selon la CGT?
Ici en France, mais aussi dans beaucoup de pays européens, réformer a une touche sociale: et c’est toujours une amélioration de la situation des salariés. Depuis quelque temps, on essaye de changer le sens du mot réforme en proposant des retours en arrière. C’est le cas du projet de loi qui nous occupe actuellement.
François Hollande vous a-t-il déçu?
Son discours a suscité beaucoup d’espoirs. Donc sa cote de popularité est inversement proportionnelle aux attentes qu’il portait. Malheureusement dans les entreprises cela génère des frustrations et, dans la société, des citoyens qui ne croient plus en la politique. Ces gens ne votent plus ou alors quand ils le font, pour le FN…
Vous n’avez toujours pas dit ce que vous pensez de François Hollande ?
Tout d’abord, il n’a tenu ses promesses. Et il fait une politique qui embête Sarkozy parce qu’il est pris par sa droite. Pour nous, la loi El Kohmi, c’est pire que Sarkozy.
Selon vous, le président de la république fait le jeu du Front National ?
Quand on casse les perspectives aux gens, il faut assumer les conséquences. Ce n’est pas de la faute de la CGT, et de quels que syndicats que ce soit, si les Français ne vont plus voter. Et si les gens votent Front national. Par ailleurs, en ce moment, on enregistre deux fois plus d’adhésion à la CGT qu’en temps normal. Y compris beaucoup de jeunes. Les politiques ont beau jeu d’essayer de nous dénigrer en parlant de crise du syndicalisme en France, ce n’est que pour cacher leur propre crise.
Revenons à la loi Travail: le concept de «fluidification du marché du travail» ne vous convient pas?
Fluidifier le marché du travail, je ne sais pas ce que cela veut dire. Il faut une politique d’emploi. C’est-à-dire trouver des gisements de travail. Cette remarque vient de la comparaison avec d’autres pays, notamment l’Allemagne. Où de moins en moins de salariés sont couverts par des conventions collectives. L’Allemagne a une vie sociale à deux vitesses. Les salariés des grandes entreprises, comme dans le secteur de la métallurgie, ont des garanties collectives qui améliorent les conditions des travailleurs. Ensuite, on a une quantité de petites entreprises qui ne couvrent pas leurs salariés. Ce modèle vient des lois Hartz (ndlr: ministre du travail sous Schröder) auxquelles fait référence le gouvernement français aujourd’hui.
Est-ce irrecevable?
Qu’est-ce qui justifie qu’un salarié d’une petite entreprise n’ait pas les mêmes droits que ceux d’une grande? Rien. D’ailleurs, le plus souvent, ils travaillent tous deux pour fabriquer un même produit. Certains dans une grande entreprise et d’autres pour un soustraitant. En Espagne aussi, cinq millions de salariés ont perdu des droits après les réformes qu’on nous vante. De manière générale, ces réformes ont engendré de la précarité.
Mais le principe de la loi travail n’est-il pas d’ajuster l’activité des salariés à celle de l’entreprise?
C’est la logique du Medef (ndlr: syndicat patronal français). Les accords de compétitivité améliorent les performances financières pour les actionnaires. Pour les salariés, cela se traduit par un gel des salaires et une détérioration des conditions de travail. Cette année chez Renault, 760 millions d’euros de dividendes ont été versés. Les actionnaires ont ainsi remercié des PDG avec d’insupportables rémunérations (ndlr: Carlos Ghosn et Carlos Tavares, PDG de Renault et de PSA). En 2015, les groupes français sont les champions des dividendes versés aux actionnaires. Dans les deux cas, les représentants de l’Etat ont voté contre ces rémunérations. Et ce gouvernement, qui a encouragé ces accords de compétitivité, peut toujours s’indigner. Le mal est fait.
(24 heures)



