Italie: Ce qui se cache derrière la razzia de 5 Étoiles

C’est aux cris de «Honnêteté! Honnêteté!» que les militants du Movimento 5 Stelle (Mouvement 5 étoiles, abrégé M5S) ont salué dimanche soir l’annonce de la victoire de Virginia Raggi à Rome. Première femme à prendre en main le destin de la Ville éternelle, cette avocate de 37 ans est devenue le symbole du triomphe du M5S et sa photo a fait le tour du monde.

Certes, le résultat de Rome, où le Parti démocrate (PD) payait le prix d’une précédente administration catastrophique et du scandale de «mafia capitale», était attendu et pouvait être analysé comme un «accident local». Mais la victoire de Chiara Appendino à Turin démontre que c’est bien une vague 5 étoiles qui déferle sur la Péninsule. Car Turin, ville marquée par plus d’un siècle de présence des usines Fiat, était un bastion de la gauche et son maire sortant, Piero Fassino, un administrateur dont la compétence était reconnue unanimement. Pour l’éditorialiste du Corriere della Sera Aldo Cazzullo, «le 19 juin, c’est le mur de Turin qui est tombé».

«Le M5S attire des voix de tout l’échiquier politique, explique le politologue Roberto d’Alimonte. Sur vingt ballottages qui opposaient des candidats du M5S à des candidats du PD, dix-neuf ont été emportés par des «grillini» (ndlr: le nom donné aux partisans du mouvement fondé par Beppe Grillo). Cela signifie qu’au second tour, le M5S prend des voix à la gauche de la gauche, qui ne veut pas voter PD, au centre, orphelin de Berlusconi, et à l’extrême droite, représentée par la Ligue du Nord. Il attire même des électeurs qui s’étaient éloignés de la politique et ne votaient plus. En ce sens, le M5S est différent des autres partis populistes européens, qui ne sont pas transversaux.»

Un succès qui doit peu aux programmes. Celui de Virginia Raggi à Rome se résume à «transparence, honnêteté, transports publics et récolte des ordures ménagères». Faire campagne sur un argumentaire aussi maigre peut sembler un exploit. «Les programmes ne comptent plus, estime Giovanni Orsa, professeur d’histoire politique à l’Université Luiss. Les électeurs votent pour les candidats qui n’appartiennent pas au vieil establishment politique, un point c’est tout. C’est la nouveauté qui gagne.»

Une nouveauté que Matteo Renzi pensait incarner, lui qui avait conquis la région Toscane, la Mairie de Florence, la direction du Parti démocrate et la présidence du Conseil avec la promesse «d’envoyer à la casse» la vieille politique. Mais le pouvoir use vite. «Matteo Renzi a commis l’erreur de personnaliser la campagne sur les réformes constitutionnelles qui ne passionnent pas les Italiens, estime Roberto d’Alimonte. Il a promis une reprise qui tarde à se faire sentir et il est souvent arrogant. Il est aussi victime du climat international alourdi par l’immigration et le terrorisme.»

C’est donc un Matteo Renzi très fragilisé qui va se présenter en octobre à un référendum… sur lequel il a commis l’imprudence de mettre sa carrière politique en jeu.


Deux trentenaires décidées à la tête de villes symboles

Depuis dimanche soir, Virginia Raggi et Chiara Appendino sont les nouvelles stars de la politique italienne. Au nez et à la barbe du premier ministre de centre gauche, Matteo Renzi, ces deux militantes du Mouvement 5 étoiles (M5S) ont été élues haut la main à la tête de deux villes symboles de la Péninsule: Rome, la capitale politique, et Turin, celle de Fiat et de l’industrie automobile. En plus de leur très jeune âge – 37 et 31 ans – Virginia Raggi et Chiara Appendino ont en commun d’être entrées en politique il y a à peine cinq ans, peu après la création du M5S.

Elles sont toutes deux universitaires et sont aussi brillantes que charmantes – ce qui a beaucoup compté chez les électeurs masculins. La nouvelle maire de Rome est juriste de formation et a travaillé un temps dans l’étude d’avocats Sammarco, dont Silvio Berlusconi et ses proches ont été clients. Une ligne de CV qui n’a eu aucune influence sur les électeurs.

Quant à la nouvelle première citoyenne de Turin, dont l’entreprise est spécialisée dans les équipements à rayon laser, elle est issue de la grande bourgeoisie industrielle piémontaise. Diplômée en économie internationale et management de la Bocconi, la prestigieuse université privée milanaise, elle parle anglais, français et allemand. Et assure adorer le football et donc la Juventus, le célébrissime club de sa ville, à propos duquel elle a écrit une thèse sur «l’évaluation de la valeur des joueurs».

Que ce soit à Rome ou à Turin, les deux nouvelles élues au style décidé de femme de carrière ont ratissé large, mordant sur tous les électorats traditionnels. A Rome surtout, Virginia Raggi a ainsi convaincu 67% des votants à la choisir pour tenter de remettre de l’ordre dans le gigantesque chaos qu’est la capitale. Des transports défectueux au ramassage des ordures défaillant, en passant par des finances catastrophiques et une administration de 60 000 fonctionnaires peu efficaces, le pain ne manquera pas sur la planche de la nouvelle élue.

Comme le leur a sans doute soufflé le comité très dirigiste du M5S, Mmes Raggi et Appendino ont prononcé exactement la même phrase après leur élection: «Nous sommes prêtes à gouverner.» Elles ont cinq ans pour le prouver.

Enfin, les deux Italiennes rejoignent le club très fermé des femmes maires de capitales ou de grandes villes européennes, au sein duquel on trouve la socialiste Anne Hidalgo à Paris, «les Indignées» Manuela Carmena et Ada Colau à Madrid et Barcelone ainsi que la sociale-démocrate Karin Wanngard à Stockholm. Bernard Bridel

(TDG)