La Cour suprême du Brésil a tranché: avec le rejet jeudi de la demande d’habeas corpus de Lula, l’ex-président peut être incarcéré dans les prochains jours, une décision à forte portée politique dans un pays très polarisé.
L’arrestation imminente de celui qui était donné en tête des intentions de vote pour la présidentielle d’octobre rebat les cartes d’un scrutin présenté comme un des plus imprévisibles depuis des décennies.
En prison mardi prochain?
En théorie, plus aucun obstacle ne sépare l’icône de la gauche de la prison, mais, selon de nombreux juristes, il ne devrait pas se retrouver derrière les barreaux avant la semaine prochaine, la date de mardi étant annoncée comme la plus probable.
Bien que très serré, ce résultat est une victoire éclatante pour les procureurs de l’opération «Lavage-Express», enquête tentaculaire qui a mis au jour un gigantesque scandale de corruption impliquant des hommes politiques de tous bords.
Vidéo – Pro et anti-Lula manifestent alors que la Cour suprême tranche.
12 ans et un mois
L’icône de gauche devra purger une peine de 12 ans et un mois de prison pour avoir reçu un luxueux appartement en bord de mer de la part d’une entreprise de bâtiment en échange de faveurs dans l’obtention de marchés publics.
L’ex-président (2003-2010) nie farouchement, invoquant l’absence de preuves et dénonçant un complot visant à l’empêcher de briguer un troisième mandat, huit ans après avoir quitté le pouvoir avec un taux de popularité record. «Je veux juste que la Cour Suprême rende justice. Je ne veux aucun bénéfice personnel et qu’elle indique quel crime j’ai commis», avait déclaré Lula lundi à Rio de Janeiro.
«Jour J»
Une décision de la Cour suprême datant de 2016 stipule que toute peine de prison peut commencer à être purgée dès la condamnation en seconde instance, ce qui est le cas pour Lula, dont le premier recours a été rejeté par une cour d’appel fin janvier.
Mais un jugement favorable en ce qui concerne la demande d’habeas corpus aurait pu changer la donne et faire jurisprudence, permettant en théorie à tous les condamnés de rester en liberté jusqu’à l’épuisement de tous les recours.
«Mercredi, c’est le jour J de la lutte contre la corruption», avait écrit récemment Twitter Daltan Dallagnol, procureur chargé de l’opération «Lavage-Express».
Si les partisans de Lula mettent en avant la présomption d’innocence, ses opposants réclament son incarcération avec véhémence.
Destin extraordinaire
Ancien métallo devenu président du Brésil, Lula voit son fabuleux destin prendre une tournure amère mercredi. La chute est d’autant plus vertigineuse, pour celui qui nourrissait toujours une ambition de retour au pouvoir, qu’il était donné en tête des intentions de vote pour la présidentielle d’octobre, huit ans après son départ avec un taux de popularité record.
Début mars, il admettait dans un entretien à l’AFP penser «tous les jours» à la prison, mais il ajoutait: «Je n’ai pas peur et je ne suis pas inquiet».
Même s’il a été rattrapé par les méandres du plus grand scandale de corruption de l’histoire du Brésil, Lula reste perçu comme «près du peuple» et dispose encore d’un réservoir de voix considérable, notamment dans les régions pauvres du nord-est, dont il est originaire. Celui qui a longtemps incarné l’image d’un pays conquérant et ouvert sur le monde se dit victime d’un «pacte diabolique» visant à l’empêcher de revenir au sommet.
En juillet, son ennemi intime, le juge anticorruption Sergio Moro, l’a condamné à neuf ans et demi de prison pour avoir obtenu un triplex en bord de mer d’une entreprise de bâtiment en échange de contrats publics. Une peine alourdie à 12 mois et un an en appel, à la mi-janvier.
«Une peine de prison peut être très longue, comme celle de Mandela (…) 27 ans, ou très courte comme celle de Gandhi. Je ne suis pas inquiet et ma seule préoccupation est de prouver mon innocence», a affirmé Lula lors de son entretien à l’AFP.
Success-story
Rien ne prédisposait à un tel destin ce cadet d’une fratrie de huit enfants, né le 6 octobre 1945 dans une famille d’agriculteurs pauvres du Pernambouc (nord-est). Enfant, Lula a arpenté les rues pour cirer des chaussures dans l’espoir de ramener un peu d’argent à la maison. Il a sept ans lorsque sa famille émigre à Sao Paulo pour échapper à la misère. Vendeur ambulant puis ouvrier métallurgiste à 14 ans, il perd l’auriculaire gauche dans un accident du travail. A 21 ans, il entre au syndicat des métallurgistes et en devient le président en 1975.
Il conduit les grandes grèves de la fin des années 1970, en pleine dictature militaire (1964-1985).
Fondateur du Parti des Travailleurs (PT) au début des années 80, Lula se présente pour la première fois à l’élection présidentielle en 1989 et échoue de peu. Après deux nouveaux échecs, en 1994 et 1998, la quatrième tentative sera la bonne, en octobre 2002. Il est réélu en 2006.
Premier chef de l’Etat brésilien issu de la classe ouvrière, il a mis en oeuvre d’ambitieux programmes sociaux, en bénéficiant des années de croissance portées par le boom des matières premières. Sous ses deux mandats (2003-2010), près de 30 millions de Brésiliens sont sortis de la misère.
Sa success-story a conféré au Brésil une stature internationale de premier plan, lui permettant de décrocher l’organisation des deux plus grands événements sportifs planétaires: le Mondial de football, en 2014, et les jeux Olympiques, en 2016 à Rio de Janeiro.
Échecs douloureux
Idéaliste mais pragmatique, il est passé maître dans l’art de tisser des alliances parfois contre-nature ou de se débarrasser d’amis devenus gênants.
En 2005, il a décapité toute la direction PT, impliquée dans un scandale d’achat de votes.
Cela ne l’a pas empêché de terminer son second mandat avec un taux de popularité de 87%. Mais, paradoxe, Lula est aussi franchement détesté par une partie des Brésiliens. En octobre 2011, il a souffert d’un cancer du larynx après son départ du pouvoir.
Sa tentative de retour aux affaires en tant que ministre de sa dauphine, Dilma Rousseff, en mars 2016 avait été un échec qu’il avait mal vécu, tout comme la destitution de celle-ci pour maquillage des comptes publics en août de la même année.
En février 2017, Lula a dû affronter une épreuve intime avec la mort de son épouse, Marisa Leticia Rocco, son premier soutien durant 40 ans de lutte.
(nxp/afp)



