C’est une confrontation institutionnelle rare qui se joue actuellement à Paris. Alors que le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a officiellement réclamé le départ de la Rapporteure spéciale de l’ONU, Francesca Albanese, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) est sortie de sa réserve. Dans une lettre formelle, l’institution contredit la version gouvernementale et met en garde contre une démarche jugée périlleuse pour le système des Nations Unies.
L’incident a pris sa source à l’Assemblée nationale le 11 février dernier. Le chef de la diplomatie française s’en est pris vivement à Francesca Albanese, chargée d’observer la situation dans les territoires palestiniens, l’accusant d’antisémitisme et de tenir des discours de haine. Cette sortie a provoqué une réaction immédiate de la CNCDH. Dans un courrier daté du 14 février et consulté par l’agence Anadolu, l’organisme étatique exprime sa « vive préoccupation » et recadre le ministre sur la distinction nécessaire entre la critique politique d’un gouvernement et la haine d’un peuple.
UNE ACCUSATION FONDÉE SUR UNE « DÉFORMATION MANIFESTE »
Le point de rupture entre le ministère et la Commission réside dans l’interprétation des propos tenus par l’experte onusienne. Jean-Noël Barrot reprochait à Mme Albanese d’avoir qualifié Israël d’« ennemi commun de l’humanité ». La CNCDH a tenu à rétablir les faits en revenant à la source des déclarations faites à Doha le 7 février.
Selon la Commission, la Rapporteure n’a jamais visé l’État hébreu en ces termes, mais a explicitement ciblé « le système qui a permis le génocide en Palestine ». Pour l’institution présidée par Jean-Marie Burguburu, l’attaque du ministre repose donc sur une « déformation manifeste » et une « manipulation » qui portent atteinte à l’intégrité du débat public. La CNCDH rappelle par ailleurs que l’experte avait publié une clarification dès le 9 février, un élément que la diplomatie française semble avoir ignoré.
LE RISQUE D’UN PRÉCÉDENT DIPLOMATIQUE
Au-delà de la querelle sémantique, la CNCDH s’alarme des conséquences institutionnelles de la demande de démission formulée par la France. L’organisme estime que si une telle requête, émanant d’un membre permanent du Conseil de sécurité, venait à aboutir, elle créerait un « précédent extrêmement dangereux ».
Le risque identifié est celui d’une fragilisation globale des procédures spéciales de l’ONU. Si les experts indépendants peuvent être révoqués dès lors que leurs rapports déplaisent aux États concernés, c’est l’ensemble des mécanismes de surveillance — torture, liberté d’expression, environnement — qui se retrouverait sous pression politique. La Commission appelle donc le gouvernement à renoncer à cette exigence et à « rectifier publiquement » les propos inexacts attribués à la Rapporteure.
Cette position rejoint celle de Philippe Lazzarini, Commissaire général de l’UNRWA, qui a dénoncé des « campagnes coordonnées » visant à discréditer les témoins des violations des droits humains à Gaza.



