À Tambacounda, Kangam Squad, duo emblématique du rap sénégalais, fait la fierté de toute une région. Réunissant deux professeurs d’anglais, Alioune Niang, alias Lunatique, et Saliou Samb, dit Alezeh, le groupe fusionne passion hip-hop, amitié d’enfance et défense du rap pur. Avec son album « Hip Hoppology » (2013) et un second en approche, Kangam Squad a sans nul doute le crédit d’inscrire Tamba sur la carte du « hip-hop galsen ».
Ils ont longtemps cheminé aux côtés des grands noms du hip-hop sénégalais, sans jamais courir après la reconnaissance. Pour Luna et Alezeh, du groupe de rap Kangam Squad, le hip-hop est resté un compagnon de toujours, un terrain d’expression fidèle à une amitié et une région, Tambacounda, emprunté dès l’école primaire. Leur trajectoire, construite à contre-courant des modes, est le fruit d’un long cheminement, des couloirs de l’université Cheikh Anta Diop aux salles de classe, où les deux hommes exercent depuis plus de 20 ans maintenant comme professeurs d’anglais dans l’enseignement moyen et secondaire.
En ce jeudi 5 février 2026, il est midi au Collège d’enseignement moyen du quartier Abattoir, à Tambacounda. Sous un ciel clément, les élèves profitent de la pause. Devant le portail, les potaches s’agglutinent, bruyants, insouciants, happés par ces quelques minutes de liberté avant la reprise des cours. Un groupe de filles en classe de troisième se distingue. Leur posture, presque adulte, trahit le statut d’aînées de l’établissement, le temps d’une récréation. « À ce qu’il paraît, vous avez un professeur rappeur ici ? », glissons-nous, intéressés. Les sourires se dessinent aussitôt, complices. Certaines échangent des regards amusés, d’autres hochent la tête, comme si l’évidence allait de soi. « Oui, c’est lui », murmure l’une d’elles.
Ici, M. Alioune Niang alias Luna n’est pas seulement l’artiste respecté du Kangam Squad. Il est d’abord ce professeur d’anglais qui traverse chaque jour la cour du collège Abattoir, sac à la main, partageant avec la même rigueur les règles de grammaire de la langue anglaise. « Et Alezeh ? », lui demande-t-on. « Il est actuellement au Lycée Mame Cheikh Mbaye, où il assure ses cours », répond-il aussitôt, vêtu d’un jean délavé et chaussé d’une paire de Jordan soigneusement lacée.
Enseignants rappeurs
Selon lui, Kangam Squad remonte vers la fin des années 90, à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Étudiants en anglais, Luna et Alezeh fréquentent les chambres universitaires où se croisent alors de nombreuses figures du rap sénégalais dans le cadre du « Hip-hop campus club ». « On a débuté vers 1999, avec des cyphers et des rencontres avec de grandes pointures », se souvient Luna. À l’époque, des rappeurs comme Keyti, Malal Tall alias Fou Malade ou d’autres rappeurs de renom passent régulièrement les voir. Intrigués. « Ils se demandaient comment des gars de Tambacounda pouvaient avoir ce niveau », raconte-t-il, amusé.
Cette étiquette, loin de les enfermer, devient un étendard. Luna et Alezeh refusent le complexe régional. Ils assument Tambacounda, sa chaleur, qu’ils préfèrent définir comme humaine avant d’être climatique. « Certains, avant nous, cachaient leur origine. Nous, on a voulu faire rupture », dit-il. Leur rap devient alors un acte de présence, une manière d’inscrire l’Est du pays dans un mouvement jusque-là très centré sur Dakar. Inspirés, ils trouvent des slogans définissant bien leur région qu’ils imposent sur la scène du hip-hop galsen : « Fourty five degrees » pour souligner les 45 degrés du climat à Tamba ou encore le fameux « Behind the five K » pour indiquer la région qui se situe après les 5 K que sont Kaolack, Kaffrine, Koungheul, Koumpentoum et Koussanar. Bref, des tracks chocs qui impressionnent.
Mais ce qui impressionnait le plus les rappeurs dakarois, c’était avant tout leur parfaite maîtrise de la culture hip-hop, notamment du rap américain et de ses grandes figures. De là est né le nom Kangam, qui renvoie à l’idée d’érudition, d’intellectualisme. Pourtant, en ce moment, au sein du Hip-Hop Campus Club de l’université Cheikh Anta Diop, plusieurs groupes commençaient à émerger et à s’illustrer sur la scène musicale nationale, à l’image de Bat’haillons Blindé de Fou Malade ou encore de Sikki Sakka, venu de Thiès. Mais Kangam Squad, alors composé du trio Mamadou Lamine Camara, alias Skully, Saliou Samb (Alezeh) et Alioune Niang, dit Lunatique, choisit une autre voie.
Loin des projecteurs et des sorties officielles, le groupe cultive ce qu’il appelle le « rap tokk » : un rap de chambre, intime, élaboré dans la discrétion, affûté au fil des discussions nocturnes et des cyphers.
Passion et talent en bandoulière
Ainsi, pratiquant le rap en dilettante, Kangam Squad n’a été révélé au grand public qu’en 2003 sur invitation du rappeur Keyti à participer à son album « Jogga Ak Daanou ». « Il nous a dit : il faut sortir de ce rap tokk, aller en studio et montrer ce que vous valez », se souvient Luna. Leur featuring sur le titre « Last Line » agit comme une révélation. Le public découvre Kangam Squad et, peu à peu, les invitations commencent à affluer. Entre animations de conférences et prestations, le groupe s’ouvre davantage et se fait un nom sans pour autant sortir un premier album. Pour ça, il faudra attendre encore.
De fait, pour Luna, Kangam Squad a fait une longue traversée du désert car le rap n’a jamais supplanté l’essentiel pour eux, à savoir les études. « On était plus focalisés sur nos cours que sur la musique », reconnaît Luna. C’est ainsi qu’après leur maîtrise, devenus enseignants, et affectés chacun de leur côté, Alezeh à Tambacounda en 2004, Luna à Kédougou en 2005 et Skully qui s’exile à Montpellier (France), le groupe voit sa trajectoire artistique ralentie, sans jamais s’interrompre.
« Nous sommes devenus enseignants et il fallait nous montrer irréprochables, d’autant plus que le rap n’était pas bien vu », témoigne Alezeh, qu’on a retrouvé chez lui après sa descente à 13 heures. Mais c’était sans compter sur Skully qui, depuis la France, incite le groupe à partir de 2009 à travailler pour la sortie de leur album en gestation depuis plusieurs années. « Le rap galsen déraille, revenez défendre l’essence du hip-hop ! », nous a-t-il dit, témoigne Luna.
C’est ainsi que Kangam Squad vainc le signe indien et sort « Hip Hoppology » en 2013. Un manifeste de 22 titres sur l’essence du hip-hop qui a été rapidement plébiscité par les mélomanes. Primé meilleur album de groupe la même année par le site Rap Djolof, Kangam Squad, longtemps connu pour son talent, gagne davantage le respect. « On a eu le respect et aujourd’hui encore, cela continue. Dès qu’on parle de Kangam Squad, les gens nous attendent », se réjouit Luna, fier.
Pionnier du rap de l’Est
Un respect qui fait école à Tambacounda et au-delà. Des fresques murales à la naissance de jeunes talents grâce à leur influence, Kangam Squad a essaimé. Le morceau « Behind Da 5K » est devenu un hymne régional, un marqueur identitaire repris bien au-delà de l’Est.
Pour le jeune rappeur Karim, membre de Kamikaze Underground, Kangam Squad a ouvert la voie. « Luna et Alezeh ont donné leurs lettres de noblesse au rap issu de la région orientale de notre pays », témoigne-t-il. Selon le rappeur, longtemps cantonné à Dakar, le hip-hop galsen a changé de géographie grâce à leur émergence. « Avant, tout se passait à Dakar. Aujourd’hui, Tambacounda figure pleinement sur la carte du rap galsen », a-t-il laissé entendre.
Et le parcours du groupe se poursuit. Selon Alezeh, un second album est déjà bouclé et n’attend plus que son heure. « Inch’Allah, au plus tard, l’album sortira lors des prochaines vacances », confie-t-il. Il sera composé de 12 titres mais est bâti sur la même exigence artistique propre au groupe car si le rap évolue et que la musique se transforme, Kangam Squad, lui, reste fidèle à son ADN. « We stay classic », plaide Luna.
Par Souleymane WANE / Lesoleil.sn /



