Kédougou, eldorado sous tension : Quand l’or devient menace.

La région de Kédougou concentre l’essentiel de l’orpaillage sénégalais. Mais derrière les promesses de richesse se cachent une criminalité en expansion, un État quasi absent et un tissu social en délitement. Le Général Mbaye Cissé, ancien Directeur général du Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité, dresse un tableau d’une région livrée à elle-même.

En effet, il n’y a plus d’agriculteurs à Kédougou. Ou presque. La terre qui nourrissait des générations de paysans de la région du Sénégal oriental est désormais trouée de puits, sillonnée de pistes poussiéreuses et envahie par des milliers d’orpailleurs venus de toute la sous-région. La ruée vers l’or a tout englouti : les champs, les classes d’école, la cohésion sociale, la quiétude d’une région qui n’a pas eu le choix de sa transformation. « Il y a aujourd’hui plus d’étrangers que de Sénégalais à Kédougou », alerte le Général Mbaye Cissé qui prenait la parole lors de la cérémonie de présentation de l’ouvrage « Le Banquet des Minerais » d’Amadou Tidiane Cissé. Ce constat résume à lui seul l’ampleur d’un phénomène que les autorités semblent visiblement peiner à endiguer.

La région de Kédougou concentre à elle seule 98 % des sites d’orpaillage recensés au Sénégal. Ce chiffre suffit à mesurer le poids écrasant que cette activité fait peser sur un territoire dont les ressources administratives et sécuritaires sont largement sous-dimensionnées face à l’afflux humain et aux enjeux financiers en jeu.

L’exploitation minière artisanale et à petite échelle s’y déroule en grande partie hors de tout cadre légal. Des circuits informels captent l’intégralité de la production d’or. Ni traçabilité, ni taxation effective, ni contrôle sanitaire ou environnemental. « On ne sait pas où va cet or, ni à quelles fins il sert », souligne le Général Cissé, qui n’exclut pas que ces flux alimentent des groupes armés opérant dans la sous-région.

Un cocktail sécuritaire explosif 

L’absence de l’État dans les zones d’exploitation a engendré un environnement propice à toutes les formes de criminalité. Le Général Mbaye Cissé, qui a lui-même participé à plusieurs opérations de sécurité dans la région, en dresse un inventaire composé du banditisme armé avec braquages de convois d’orpailleurs, de la prostitution alimentée par des populations venues de l’ensemble de la sous-région, du trafic de médicaments, du trafic de drogues notamment les amphétamines consommées massivement par les travailleurs pour tenir le rythme des descentes en puits et la manipulation d’explosifs et de produits chimiques dangereux comme le mercure et le cyanure. « Quand vous avez tout ça dans un même environnement, c’est propice à l’implication de réseaux transnationaux spécialisés qui viennent blanchir et faire de la contrebande », analyse l’officier général.

Le rapport CHEDS-IES : un diagnostic sans suite

En 2020-2021, sous la direction du Général Cissé à la tête du Centre des Hautes Études de Défense et de Sécurité (CHEDS), une étude approfondie avait été commanditée en partenariat avec l’Institut d’Études de Sécurité (IES), organisation sud-africaine disposant d’une antenne à Dakar. Le rapport, intitulé « Répondre aux menaces à la sécurité humaine liées à l’exploitation minière dans les régions de Kédougou et de Dakana », avait été officiellement restitué et validé à Dakar en 2021.

Ses conclusions étaient accentuées sur quatre dimensions de crise simultanée. Sur le plan économique, la déstructuration des filières agricoles traditionnelles, les paysans ayant massivement abandonné leurs terres pour rejoindre les sites miniers. Le cadre éducatif n’est pas occulté avec l’effondrement de la fréquentation scolaire, les jeunes préférant les gains immédiats de l’orpaillage à la scolarisation. Sur le plan environnemental, la pollution grave du fleuve Gambie, poumon hydrologique de toute la région, menace les activités de pêche et l’accès à l’eau potable. Il y’a également le plan sanitaire, avec l’apparition de pathologies nouvelles liées à l’exposition aux produits chimiques et aux conditions de vie précaires sur les sites. Un rapport toujours accessible en ligne. Mais dont les recommandations semblent être restées sans suite significative.

 

La malédiction des ressources, version sénégalaise

Le paradoxe est que la région la plus riche en ressources minières du Sénégal est aussi l’une des plus pauvres en services publics, en infrastructures et en perspectives d’avenir pour sa jeunesse. Le sous-sol de Kédougou est convoité par des investisseurs du monde entier ; ses habitants, eux, n’en voient que les externalités négatives.

Cependant, pour le Général Cissé, la réponse passe impérativement par la mise en place de mécanismes robustes de gouvernance minière, par un renforcement effectif de la présence de l’État dans ces zones et par un contrôle rigoureux des chaînes d’approvisionnement. « Il est temps de stopper cette hémorragie », dit-il. Le diagnostic est posé depuis plusieurs années mais la thérapie, elle, se fait toujours attendre.

 

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