[Hommage]Qu’il vive, désormais, en ta présence ! (Par Pierre Boubane, jésuite)

 

Le vendredi 22 mai 2026, j’ai appris le rappel à Dieu, de monsieur l’abbé Urbain Mané, prêtre du diocèse de Tambacounda (Sénégal). «Même s’il meurt avant l’âge, le juste trouvera le repos» (Sagesse 4, 7). L’abbé Urbain est mort avant l’âge. C’est mon sentiment. Il avait, encore, beaucoup à offrir. Il était, aussi, un homme juste, à mon goût.

« On ne prend pas de rendez-vous avec le destin. Le destin empoigne qui il veut, quand il veut. Dans le sens de vos désirs, il vous apporte la plénitude. Mais le plus souvent, il déséquilibre et heurte », écrit Mariama Bâ dans Une si longue lettre. La romancière rappelle la cruauté de ce destin qui nous est commun : la mort qui peut frapper tout le monde et à tout moment. La mort a, donc, fauché abbé Urbain Mané. « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : Que le nom du Seigneur soit béni ! » (Job 1, 21).

Depuis quelques-années, je le savais souffrant. Mais pour moi, cette maladie ne conduirait pas à la mort. Ce n’était qu’une de ces nombreuses épreuves que tout homme expérimente dans sa vie. Abbé Urbain a vécu tant d’épreuves notamment, celles de la maladie, mais toujours avec foi, dignité et espérance. Sur son intimité avec son Dieu-Créateur, je ne m’y étendrai pas. Car, seul, Dieu connaît la sincérité et la profondeur de la foi d’un homme.

Mon propos se limite, donc, à ce que j’ai vu, ressentis, chaque fois que j’ai eu la chance de rencontrer abbé Urbain, depuis les années 1997-98, à Salémata, puis à Tambacounda et à Dakar. Il était un homme profondément spirituel et pleinement humain, proche «du peuple d’en bas», pour parler comme Jack London.

Il y aura, sans doute, à son sujet, des jugements trop rapides, des souvenirs blessés, des incompréhensions, des critiques qu’il a pu recevoir et celles qu’il a lui-même formulées. Mais nous savons que l’abbé Urbain était un homme vrai, direct et libre. Un fils du Sénégal oriental, enraciné dans une culture de vérité et de franchise. Il n’était qu’un homme, c’est-à-dire, imparfait, avec ses forces et ses faiblesses, comme nous tous, d’ailleurs. Qu’il nous pardonne nos jugement, à son égard. Pardonnons-lui, aussi, ses limites, liées à son tempérament et à son caractère. En effet, ses paroles et ses actes ont pu, sans doute, surprendre et même heurter, parfois.

Avec ces quelques mots, je prends, momentanément, congé de toi, cher ‘’Tonton Urbain’’, comme nous aimions t’appeler, affectueusement. Pour évoquer les souvenirs de nos discussions et qui concernaient les cultures ancestrales de nos ethnies d’origines, Cognagui et Bassari, à évangéliser.

La question de l’initiation chez les Bassari nous préoccupait. Surtout la réinsertion, en milieu urbain, des nouveaux initiés Bassari. En effet, depuis quelques années, une agitation autour de l’importance et du sens de l’initiation a alimenté les conversations dans certains milieux. Cette effervescence voulait répandre l’idée selon laquelle l’initiation n’était pas pertinente. Elle serait même aux antipodes du message de l’évangile. Vraiment ! En ce qui nous concernait, nous considérions que l’initiation avait et a tout son importance dans la formation humaine. Elle façonne le jeune Bassari. Surtout, pour nous qui l’avons vécue de l’intérieur, l’initiation relève plus de la philosophie de la vie que de la théologie fondamentale et dogmatique.

Au bois sacré, les gardiens de la tradition ne demandent pas aux candidats à l’initiation de croire ou de ne pas croire au Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Ils leur transmettent des valeurs humaines : la bravoure, la discipline des sens, la maîtrise de soi, le respect des anciens, le sens du travail bien fait, la disponibilité à rendre service gratuitement, le respect de la femme, le respect des personnes âgées…etc. En somme, les gardiens de la tradition transmettent aux jeunes une manière d’habiter le monde propre au peuple Bassari. Dès lors, l’initiation ne peut, aucunement, être un frein à la foi chrétienne.

Tout peuple a le droit de célébrer sa culture. Pour les Bassari la fête de l’initiation est l’un des rendez-vous culturels majeurs. Seulement, ce patrimoine culturel mérite d’être purifié et évangélisé. Parmi ceux qui assistent, participent ou font l’expérience de l’initiation, certains sont chrétiens catholiques.

Nous avions, alors, imaginé de proposer aux gardiens de la tradition d’alléger les interdits imposés aux nouveaux initiés qui viennent des villes, telles que Kédougou, Tambacounda, Dakar, France….etc., afin qu’ils soient libérés de certains interdits qui, de toute façon, ne sont pas respectés par ces nouveaux initiés, une fois qu’ils repartent dans les grandes villes.

Aussi, le pays Bassari (Kédougou, Salémata) est l’une des régions les plus belles du Sénégal, mais aussi l’une des plus pauvres. Or, beaucoup dépensent, en vivres et en billets de FCFA, pour les besoins des fêtes de l’initiation. Hélas, ceci entraînant cela, à chaque hivernage, plusieurs familles sont exposées à la famine. Voilà pourquoi, nous souhaitions que s’il est vrai qu’il faut célébrer nos cultures – car « Un peuple sans culture est un peuple sans âme » -, un discernement sur les dépenses liées à certaines fêtes s’impose avec acuité. La célébration de nos cultures ne doit pas favoriser la précarité des populations déjà pauvres et marginalisées, dans cette partie du Sénégal.

Toutes ces réflexions, nous les poursuivrons, toujours, dans la dynamique d’une pastorale de proximité et avec comme seul objectif : aider les populations à se convertir et à croire à la force de l’évangile qui libère l’homme de tout esclavage, y compris de l’esclavage du poids de certaines cultures qui, au lieu de mettre l’homme debout, au contraire, peuvent les exposer à la promiscuité. L’écrivain russe, Anton Tchekov écrit ceci: «Le bonheur, n’existe pas. Seul existe le désir d’y parvenir». Pour nous croyant, le vrai bonheur est au Ciel. Mais en attendant de à goûter à ce bonheur, expérimentons le bonheur sur terre, en cherchant un meilleur bien-être. Mais c’est un autre sujet. Passons!

Cher aîné, abbé Urbain Mané, je reprends ici cette prière pour toi. Cette prière que tu as récitée pour tant de personnes de ton vivant. Aujourd’hui, c’est pour toi que je la prononce, et depuis N’Djaména, au Tchad, où ma vie de missionnaire jésuite me situe:

«Prends avec Toi, Seigneur, celui que nous aimons !

Quand la nuit de la mort
le retire à nos yeux,
que se lève pour lui
ton soleil sans déclin.


Il n’est plus parmi nous,
qu’il soit auprès de toi !
nous savons ta tendresse :
tu accueilles et pardonnes.

N’est-il pas ton enfant
depuis ce premier jour
où les eaux du baptême
Lui ont donné ta vie ?

Par l’amour de ton Fils,
il t’appartient déjà :
qu’il vive en ta présence
et partage ta gloire».

Amen !

Père Pierre Boubane, jésuite.