À l’été 2001, après une première année d’études universitaires à Paris, j’avais décidé de passer plusieurs mois aux États-Unis. Ce séjour avait un double objectif : rendre visite à mes sœurs qui y vivaient et effectuer un séjour linguistique afin de perfectionner mon anglais, entre New York et Baltimore, dans le Maryland.
Rien ne me préparait à devenir, quelques semaines plus tard, témoin d’un événement qui allait bouleverser le monde et profondément influencer mon propre parcours intellectuel.
Le 11 septembre 2001, dix-neuf membres d’Al-Qaïda détournent quatre avions de ligne. À 8 h 46, le vol American Airlines 11 percute la tour nord du World Trade Center. Dix-sept minutes plus tard, un deuxième avion frappe la tour sud. Un troisième appareil s’écrase contre le Pentagone. Le quatrième, le vol United Airlines 93, s’écrase en Pennsylvanie après la révolte de passagers, empêchant les terroristes d’atteindre leur cible à Washington.
Près de 3 000 personnes sont tuées.
Mais, au-delà du bilan humain effroyable, les cibles choisies révélaient une véritable géographie symbolique de la puissance américaine : le World Trade Center incarnait la puissance économique et financière ; le Pentagone, la puissance militaire ; Washington, la puissance politique.
Pour la première fois depuis Pearl Harbor, les États-Unis étaient frappés massivement sur leur propre territoire. Mais, contrairement à 1941, l’attaque ne provenait pas d’un État ennemi identifiable. Elle révélait la capacité d’une organisation terroriste transnationale à frapper la première puissance mondiale avec des moyens relativement rudimentaires et à transformer des avions civils en armes.
LE 11-SEPTEMBRE FUT AINSI AUTANT UN CHOC HUMAIN QU’UN SEISME GEOPOLITIQUE.
Une attaque pensée pour être mondiale
Les terroristes n’ont pas seulement cherché à provoquer des destructions. Ils ont aussi recherché un impact psychologique et médiatique maximal.
Le décalage entre les deux attaques contre les tours permit aux télévisions du monde entier de retransmettre presque en direct le deuxième impact puis l’effondrement du World Trade Center. Des centaines de millions de personnes assistèrent ainsi à l’attaque contre les symboles de l’hyperpuissance américaine.
Le terrorisme entrait pleinement dans l’âge de la mondialisation médiatique : frapper un territoire pour atteindre les imaginaires du monde entier.
Ce jour-là démontra également que la puissance militaire conventionnelle, même considérable, ne garantissait plus à elle seule la sécurité d’un État. Une organisation non étatique pouvait exploiter les réseaux de transport, les technologies civiles, les médias et les vulnérabilités des sociétés ouvertes pour produire des effets stratégiques mondiaux.
LE MONDE DE L’APRES-11-SEPTEMBRE
Les attentats entraînent une transformation profonde de la doctrine stratégique américaine. L’administration de George W. Bush engage la « guerre globale contre le terrorisme ».
Sur le plan intérieur, le USA PATRIOT Act, adopté dès octobre 2001, élargit considérablement les capacités d’enquête et de surveillance des autorités américaines. La sécurité des transports aériens est profondément réorganisée. Guantanamo devient ensuite l’un des symboles les plus controversés de cette nouvelle architecture sécuritaire.
Sur le plan international, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte notamment la Résolution 1373, qui impose aux États de renforcer leur coopération contre le financement et l’organisation du terrorisme.
Mais cette période fut également marquée par les amalgames.
Je me souviens encore du climat qui régnait aux États-Unis dans les jours suivant les attentats. À Baltimore, j’ai notamment été témoin de l’agression d’un homme sikh pris à tort pour un musulman en raison de son turban. J’ai également observé la pression considérable exercée sur certaines communautés immigrées, particulièrement celles originaires du monde arabe, d’Asie du Sud ou de pays musulmans.
Le fait que quinze des dix-neuf pirates de l’air étaient de nationalité saoudienne provoqua également un profond malaise dans les relations entre Washington et Riyad, pourtant partenaires stratégiques depuis plusieurs décennies.
AFGHANISTAN, IRAK : LES CONSEQUENCES D’UN BASCULEMENT STRATEGIQUE
Le 11-Septembre entraîne d’abord l’intervention américaine en Afghanistan, à partir d’octobre 2001, contre Al-Qaïda et le régime taliban qui l’abritait.
En mars 2003, les États-Unis interviennent également en Irak, sans autorisation explicite du Conseil de sécurité, sur la base notamment de l’accusation selon laquelle le régime de Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Ces armes ne seront pas découvertes. L’intervention irakienne bouleversera durablement les équilibres du Moyen-Orient, tandis que l’Afghanistan deviendra la plus longue guerre de l’histoire américaine. Vingt ans après le 11-Septembre, le retrait des forces américaines en août 2021 s’accompagnera du retour des Talibans au pouvoir.
Entre-temps, le terrorisme djihadiste s’était transformé et territorialisé dans d’autres espaces, du Moyen-Orient au Sahel, tandis que l’organisation État islamique avait émergé comme une nouvelle menace transnationale.
25 ANS APRÈS : QUELLE LEÇON GÉOPOLITIQUE ?
Le 11 septembre 2001 a montré qu’une puissance peut dominer militairement le système international tout en demeurant vulnérable face à des menaces asymétriques. Il a également démontré que la réponse militaire à une menace terroriste peut produire des conséquences géopolitiques dépassant largement les objectifs initiaux : recomposition des alliances, déstabilisation d’États, déplacements de populations, nouvelles radicalisations, extension géographique des foyers terroristes et remise en question du leadership international américain.
Vingt-cinq ans plus tard, alors que la compétition entre grandes puissances a retrouvé une place centrale dans les relations internationales, l’héritage géopolitique du 11-Septembre reste profondément inscrit dans notre monde.
Pour moi, cette journée eut également une conséquence personnelle.
À 25 ans de distance, je mesure combien le fait d’avoir vécu ces événements aux États-Unis a nourri mes interrogations sur la puissance, les territoires, les frontières, les conflits et les nouvelles menaces internationales. Le 11 septembre 2001 a compté dans ma décision d’orienter mes études vers la géopolitique.
Ce qui n’était alors qu’un séjour linguistique aux États-Unis est ainsi devenu une expérience fondatrice de mon parcours.
J’étais venu perfectionner mon anglais. Je suis reparti avec une interrogation qui allait accompagner mes études et mes recherches : comment comprendre les rapports de puissance et les bouleversements géopolitiques du monde contemporain ?
Vingt-cinq ans après, les images restent. Mais au-delà des images demeure une leçon : le 11 septembre 2001 n’a pas seulement changé les États-Unis. Il a changé le monde.
Dr Seydou KANTÉ,
Docteur en géopolitique et géographie politique
Auteur, chercheur et analyste en géopolitique et relations internationales
Email : seydoo@hotmail.com



