Ibrahima Ba : « Les besoins pour l’exploitation se situent autour de 25 milliards de FCFA » (3/3)

 

 

Ingénieur électromécanicien, doté d’une expérience de plus de 21 ans, Ibrahima Ba, directeur général de la Société nationale Les Chemins de fer du Sénégal (Cfs), ambitionne de relancer le rail, conformément à la volonté de l’État de repositionner durablement le chemin de fer comme pilier du transport de masse et du développement économique. Dans cet entretien, il revient sur les leviers concrets pour redonner aux chemins de fer leur lustre d’antan.

Aujourd’hui, la priorité est la relance du rail. Sur quels leviers comptez-vous vous appuyer?

En octobre 2024, les États généraux du transport ferroviaire ont permis de dégager une vision claire. Le réseau actuel est dans un état très dégradé. Les besoins nationaux en transport de masse sont en constante augmentation et nécessitent des infrastructures de transport capacitaires. Les routes se détériorent sous le poids du trafic lourd ; par conséquent, le rail doit reprendre sa place. Deux axes ont donc été retenus. II s’agit, sur le moyen et le long terme, de développer un nouveau réseau à écartement standard, moderne, sur environ 2.000 km, comme inscrit dans l’Agenda national de transformation « Sénégal 2050 ».

Il s’agit également, à très court terme, de relancer l’exploitation de l’existant, en at- tendant la construction du nouveau réseau. Sur l’existant, l’activité n’a en réalité jamais totalement cessé : les compagnies minières exploitent encore l’axe Dakar-Thiès-Tivaouane-Mékhé. Par ailleurs, nous avons déjà lancé, avec succès, le 25 octobre 2025, la reprise du trafic voyageurs sur une portion de l’axe Dakar-Tambacounda, notamment le tronçon Diourbel-Touba. L’objectif est de poursuivre cette dynamique et de rouvrir progressivement toute la ligne jusqu’à Tambacounda, avec l’appui d’acteurs du transport, de logisticiens, d’armateurs et d’industriels. Cette relance progressive permet de tester le modèle économique tout en répondant à une forte de- mande sociale.

Pourquoi le lancement de l’axe Dakar-Tambacounda est-il pertinent aujourd’hui ?

Dakar-Tambacounda est un axe structurant, un véritable levier pour de nombreux secteurs, notamment l’extractif, l’agriculture et l’industrie. Son importance tient aussi à son impact social: il traverse des régions clés du Sénégal, comprenant Dakar, Thiès, Diourbel, Fatick, Kaolack, Kaffrine et Tambacounda. Autrement dit, une zone qui concentre plus de 80% de la population sénégalaise et l’essentiel du Pib national. Cette bande allant de Dakar à Tambacounda représente donc un espace stratégique pour le développement du pays. Par ailleurs, le secteur extractif a été identifié comme moteur de croissance dans la stratégie nationale. Or, son essor ne sera réellement possible qu’avec ce projet. Les principales zones minières du Sénégal se situent au sud, vers Kédougou, Matam, mais aussi dans la région de Tambacounda. Aujourd’hui, cet axe permettra enfin de rapprocher ces zones du reste du pays et de rendre possible le démarrage effectif de leur exploitation. Prenez l’exemple de la Miferso: créée en 1975, elle n’a jamais pu lancer la moindre activité d’exploitation dans le sud, faute d’infrastructures adéquates. Ce projet vient donc combler un vide historique en matière d’infrastructures ferroviaires. C’est, véritablement, un chantier structurant.

Quels sont les besoins de financement pour cette relance?

Pour l’exploitation, les besoins se situent autour de 25 milliards de Fcfa. Entre 2023 et 2024, les Chemins de fer du Sénégal ont déjà réalisé d’importants travaux de réhabilitation de la voie. Le principal besoin aujourd’hui concerne le matériel roulant (locomotives et wagons), qu’il faut remettre à niveau afin d’offrir un service fiable. De nombreux partenaires privés sont intéressés, notamment pour le transport de marchandises et de conteneurs entre Dakar et Tambacounda. Un terminal à conteneurs a d’ailleurs été construit à Tambacounda ; il pourrait devenir un point de rupture de charge pour les marchandises à destination du Mali. L’investissement dans le rail génère un effet multiplicateur important sur la compétitivité logistique et la réduction des coûts de transport.

Quel rôle le rail peut-il jouer dans le dés- enclavement des territoires?

Le Sénégal veut aménager des pôles territoriaux. Pour que ces pôles deviennent de véritables pôles économiques, ils ont besoin de chaînes logistiques performantes. Au- delà de 400 km, le mode ferroviaire est celui qui est le plus adapté : le plus sûr et le plus capacitaire. L’implantation d’indus- tries dans des zones comme Kédougou n’est viable que si elles disposent d’un trans- port fiable et abordable. Aujourd’hui, certaines filières, comme les phosphates de Matam, sont déjà limitées par l’insuffisance du transport. Une part trop importante de leurs revenus est absorbée par la logistique routière, ce qui n’est pas durable.

Quels sont vos objectifs à court et moyen terme?

À très court terme, il s’agit de démarrer l’exploitation commerciale sur la ligne existante entre Dakar et Tambacounda, de conclure des partenariats avec le secteur privé et de finaliser le financement nécessaire à la réhabilitation des locomotives et des wagons. En parallèle, et comme instruit par les autorités, nous travaillons avec les Grands Trains du Sénégal pour étendre le trafic voyageur au-delà de l’axe Mbacké- Touba, très demandé. Nous avançons également sur le projet prioritaire Dakar-Tambacounda en écartement standard. Les études sont déjà en cours, à la suite de la signature, au mois de novembre dernier, d’un contrat avec un bureau d’études international. Si tout se déroule comme prévu, nous souhaitons boucler le financement en 2026, puis lancer les travaux de construction.

Entretien réalisé par O. FEDIOR / Lesoleil.sn /