Si la sélection 2026 a été chiche pour le cinéma africain, ses amateurs ont pu se consoler avec la projection-hommage de Tilai, imperdable chef-d’œuvre du regretté cinéaste burkinabé Idrissa Ouédraogo, magnifiée par une exceptionnelle restauration en numérique. Un monument qui le valait bien.
Au terme d’une chevauchée panoramique, l’homme descend de l’âne qui le dépose au sommet d’un vallon d’herbe sèche. Son bagage comprend un antédiluvien fusil de traite et une trompe taillée dans une corne. Il sonne. Comme pour alerter. A l’horizon pourtant, nul rezzou djihadiste de ceux qui ensanglantent dans ce XXIe siècle le Centre-nord du Burkina Faso. Au contraire, c’est dans un halo de paix édénique, dirait-on, que se dessine un village aux murs de pisé ocre coiffés de chaume. Pas une carte postale mais le legs authentique et rural, garanti sans retouche, de l’ancestral royaume de Yatenga.
Saga est le nom de celui qui souffle dans la corne. Il annonce à la communauté, les siens, père, mère et frère, son retour après deux ans d’absence. L’appel s’adresse aussi (surtout) à Nogma, l’élue de son cœur. Ce qu’il ignore en soufflant avec orgueil, c’est que celle qui, croyait-il, lui était promise par son père, est devenue entre-temps la seconde épouse du même. Au terme d’une loi tout aussi ancestrale, l’enlever à ce dernier équivaudrait à un odieux inceste. Saga l’ignore, mais le mugissement de sa trompe résonne comme les trois coups d’une grande tragédie africaine que la critique occidentale s’évertue à qualifier de «transposition d’une tragédie grecque».
Ici la loi en question se traduit, en version originale, par Tilai (Question d’honneur en français). En 1990 à Cannes, le chef-d’œuvre du cinéaste burkinabé Idrissa Ouédraogo a été couronné d’un Grand Prix du jury. Ce qui n’est pas une mince récompense quand on sait qu’au fil de 59 ans de palmarès, il est l’un des deux films africains (seulement deux) récipiendaires du prix en question, le second à ce jour étant Atlantique de la Franco-Sénégalaise Mati Diop (en 2019).
Ce qui méritait bien au regretté Ouédraogo, représenté dans la salle par sa fille Nora, l’honneur d’ouvrir la sélection «Cannes Classics» dans une version restaurée. Particulièrement, insinueront les méchantes langues, dans le contexte d’une 79e édition d’un festival à vocation mondiale où l’Afrique brille par son absence dans la course à la Palme d’or. Encore une fois. Au passage, on notera que l’ultime participation à la catégorie reine, celle de la Franco-Sénégalaise Ramata-Toulaye Sy (Banel et Adama, 2023) se présentait, explicitement celle-ci, comme la version pulaar de la Médée immortalisée par Euripide -fameux tragédien grec s’il en est- acclimatée aux confins du Sahel, non sans effets spéciaux pour une touche de glamour «magique» et des retouches esthétiques destinées à «intemporaliser» les décors. Euripide aurait-il apprécié ? Le jury, lui, n’a en rien goûté, on s’en souvient.
L’œuvre de Ouédraogo se situe radicalement à l’opposé de toute emphase, se contentant, pour mieux les exalter, du doux sourire de Ina Cissé (Nogma) et du charisme de Rasmané Ouédraogo (Saga), en tête d’un casting truffé de membres de sa propre famille et d’une figuration assurée par les vrais habitants des lieux du tournage. Si la sobriété et une certaine gravité conviennent au genre du drame tragique, sans exclure quelques pincées d’espièglerie destinées à rehausser l’amertume d’une issue qui, par principe, on le pressent, ne peut qu’être fatale, alors Tilai coche les justes cases avec brio.
La version numérisée (4K) justifie le coup de chapeau formulé par le président du jury de 1990, le maestro italien Bertolucci, qui voyait dans ce film la réincarnation de Fellini et Rossellini réunis. S’agissant de néoréalisme, pourquoi pas, ajouterons-nous, remonter à Marcel Pagnol le précurseur, le premier à conjuguer scénario avec environnement en privilégiant les plans extérieurs, le contact sensible avec les éléments. «L’enfant que tu attends, il est bien de moi ?», demande ainsi Saga à Nogma, tandis qu’il pétrit à pleines mains la glaise mêlée de bouse de vache destinée à réparer un mur de la propriété de la tante qui a recueilli les deux fugitifs. Le prélude à leurs ultimes instants de félicité.
A la fin du drame, retour à la case départ. Saga accourt au village où agonise sa mère. Il apporte avec lui sa trompe et son vieux fusil. Il sonne encore une fois de la trompe. La dernière. La balle de son arme antique sera pour lui. La tragédie est consommée. Le corps de Saga repose sur celui de sa mère. La loi a frappé. Oui, Idrissa Ouédraogo n’a pas volé son surnom de Maestro.
Jean-Pierre PUSTIENNE, correspondance particulière. – lequotidien.sn



