En cette nuit du 2 décembre 1984, un froid inhabituel règne sur Bhopal. La capitale de l’État du Madhya Pradesh, dans le centre de l’Inde, est endormie. Tout à coup, un employé de l’usine de pesticides du groupe américain Union Carbide s’aperçoit que la pression dans le réservoir 610 est trop élevée. Il alerte son supérieur. Le réservoir contient de l’isocyanate de méthyle (MIC), un liquide toxique qu’il faut stocker à moins de 39 degrés. Sinon, il s’évapore. Trop tard. Quarante tonnes de gaz blanchâtre fuient et se répandent dans les bidonvilles.
Cette nuit-là, Rehana, adolescente de 16 ans, dort dans sa chambre avec ses trois frères. Vers minuit, un voisin frappe à la porte: «Réveillez-vous! L’air est irrespirable. On dirait que quelqu’un a brûlé du piment!» Son père laisse deux de ses fils quitter la ville pour les mettre à l’abri. Erreur fatale. En sortant, les garçons respirent l’air vicié à pleins poumons. Rehana ne les reverra jamais. Dans les rues, les passants courent dans tous les sens, se tordent de douleur, vomissent sur le pavé. Rehana reste auprès de ses parents. «J’ai vomi toute la nuit, j’avais un incendie dans le ventre», raconte-t-elle. Des centaines de cadavres s’entassent dans les hôpitaux. Le lendemain matin, Rehana voit mourir son père, sa mère et son dernier frère. Dehors, les feuilles des arbres sont noires. L’ONG Sambhavna Trust, qui gère une clinique à Bhopal, estime que la fuite de gaz a tué 25 000 personnes, dont 8000 à 10 000 dans les premières 72 heures.
L’eau reste contaminée
Trente ans plus tard, l’usine reste une bombe à retardement. Le site est planté au cœur de Bhopal, près des bidonvilles et de la gare. Il n’a jamais été nettoyé. Pour y pénétrer, il suffit de pousser le portail. Les bureaux sont ouverts aux quatre vents. Dans l’ancien laboratoire d’analyse, des bouteilles remplies de produits toxiques et couvertes de poussière, reposent sur une étagère. Les réservoirs rongés par la rouille trônent au milieu d’une forêt de fougères et d’herbes hautes. Une odeur de gaz lacrymogène irrite la gorge.
Pire, quand Union Carbide ouvre son usine en 1969, elle aménage des bassins pour entreposer ses déchets chimiques. Quelques centaines de tonnes sont stockées dans ces fosses qui fuient depuis leur construction. L’eau polluée s’infiltre dans les nappes phréatiques. Pour les habitants de Bhopal, c’est la double peine: la fuite de gaz en 1984 a contaminé un demi-million de personnes. Et la pollution de l’eau souterraine autour de l’usine empoisonne les riverains. L’ONG Sambhavana Trust estime que 50 000 habitants ont consommé cette eau.
Des autorités très complaisantes
En 1989, Union Carbide a écopé d’une amende de 470 millions de dollars, après une condamnation par la Cour suprême indienne. Une peine si légère que le jour du verdict, l’action Union Carbide grimpe de 7% à la bourse. Sous la pression des victimes, les autorités déposent un recours en décembre 2010 devant la justice indienne. Elles demandent 1,2 milliard de dollars d’indemnité. «Dow Chemical, qui a racheté Union Carbide en 2001, a déposé plusieurs recours. La procédure est au point mort», déplore Sathyu Sarangi, le directeur de Sambhavna Trust. Aucun dirigeant américain de la firme n’a été condamné. L’ancien PDG, Warren Anderson, est mort en Californie, le 29 septembre, à l’âge de 92 ans.
Pour comprendre l’inertie des autorités, il faut remonter à 1975. Le gouvernement veut encourager la production agricole et éradiquer la malnutrition. Il accorde une licence à Union Carbide pour fabriquer un pesticide dans son usine de Bhopal. Une aubaine pour cette ville pauvre. La compagnie emploie jusqu’à 800 salariés. Lal Miyan y travaille comme cadre jusqu’en 1980. «Union Carbide organisait des réceptions pour les politiciens et les bureaucrates de la région, raconte cet homme affable d’une soixantaine d’années. On embauchait des proches de fonctionnaires. Le service des achats avait recruté le fils du chef de l’administration locale. Et le responsable de la sécurité était l’ancien chef de la police. Ainsi, Union Carbide mettait de l’huile dans les rouages administratifs.» Dans ce contexte, les autorités ignorent des incidents prémonitoires, dont trois fuites de gaz en 1982 et 1983. Vingt-cinq ans après, les pratiques n’ont guère changé. En 2007, Dow Chemical est condamné à 325 000 dollars d’amende par la SEC, le gendarme de la bourse américaine. Elle avait versé 200 000 dollars de pots-de-vin à des fonctionnaires et des politiciens indiens entre 1996 et 2001. Pour camoufler la responsabilité d’une entreprise aussi généreuse, les autorités sont prêtes à tout. En 1985, le docteur Bhandari exerce à l’hôpital de Bhopal. Il lance cinq études pour déterminer les conséquences de l’exposition au gaz sur les enfants et les nouveau-nés. Ses projets sont financés par l’agence gouvernementale de recherche médicale. «L’agence a subventionné 25 études. Sept ans après, elle a coupé les financements et m’a interdit de publier mes recherches.» En 2003, l’agence publie une étude sur la catastrophe. Problème: elle a perdu 76% de ses données. Sur le panel de 95 900 personnes constitué en 1985, il n’en reste que 22 600. Pour Union Carbide et le gouvernement indien, le document a l’avantage de passer sous silence l’étendue de la contamination. Le sujet est sensible.
La justice entravée
En 2010, 55 pages de correspondance entre la direction de Dow Chemical et les autorités indiennes sont déclassifiées. Dans une note du 1er décembre 2006, le Ministère des affaires étrangères indique: «le président de Dow a écrit à notre ambassadeur à New York, expliquant que son entreprise n’investirait pas en Inde tant que les procédures judiciaires se poursuivraient.» Dans une lettre d’avril 2007, le bureau du premier ministre recommande donc que le dossier soit réglé «de manière appropriée»: «Vu les investissements potentiels, il faut cesser d’agiter ces questions devant la justice.»
«Cancer, anxiété, dépression, tuberculose…»
Le Dr Mrithyunjay Mali, médecin à la clinique Sambhavana de Bhopal, a vu passer de tout au cours de la dernière décennie. Et se demande ce qu’il en sera des générations futures.
Quels sont les symptômes dont souffrent les victimes?
En dix ans, j’ai traité environ 12 000 patients. 60% d’entre eux ont respiré le gaz toxique qui s’est échappé de l’usine en 1984. Les autres viennent me voir parce qu’ils ont consommé l’eau de la nappe phréatique près de l’usine. Cette eau est contaminée par les déchets toxiques que Union Carbide a laissés derrière elle. La plupart cumule plusieurs troubles: cancer, anxiété, dépression, diabète, tuberculose, troubles des cycles menstruels, fatigue… Ils ne dorment pas plus de six heures par nuit, mangent peu. Ensuite, ceux qui ont été en contact avec l’eau contaminée développent des irritations de la peau. Leurs enfants, nés après la catastrophe, sont anémiques et souffrent d’anomalies génétiques.
Arrivez-vous à les soigner?
Quand j’ai commencé à exercer dans la clinique, je recevais des malades à qui je prescrivais le traitement habituel en fonction de leur symptôme. Mais ça ne faisait aucun effet. C’était inédit et la clinique ne savait pas comment les soigner. Il nous a fallu plusieurs années pour mettre au point un traitement, qui combine médecine indienne et occidentale. Désormais, nous arrivons à éliminer les irritations de la peau. Grâce au yoga et aux massages, les patients arrivent à mieux respirer, les femmes ont moins de problèmes liés à leurs règles… Mais nous n’avons pas réponse à tout.
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Des enfants qui sont nés quelques mois après l’accident développent certains symptômes. Mais nous ignorons si ces enfants vont à leur tour donner naissance à des bébés anormaux. Comme les autorités n’ont réalisé aucune étude sur le long terme, on ne connaît ni l’étendue ni la nature de cette contamination. On ne sait pas si le patrimoine génétique a été affecté. E.D.
(TDG)



