Il aura fallu des manifestations dans tout le pays, des bâtiments officiels incendiés et l’expression d’une inquiétude internationale pour que le gouvernement mexicain réagisse. Deux mois après la disparition de 43 étudiants à Iguala, dans l’Etat du Guerrero, le président Enrique Peña Nieto a annoncé jeudi une série de mesures pour tenter de contrecarrer la violence, la corruption et l’impunité endémiques qui rongent le pays.
Le président va soumettre lundi au parlement une proposition-choc, consistant à dissoudre les 1800 corps de police municipale, très infiltrés par le crime organisé, pour les remplacer par 32 corporations de sécurité régionale. Il veut aussi que le gouvernement fédéral puisse dissoudre le pouvoir des municipalités, lorsqu’il y a indices de collusion avec la pègre.
Une affaire emblématique
«Enrique Peña Nieto était obligé de réagir, commente Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris, et expert de l’Amérique latine. Depuis sa prise de pouvoir, en 2012, le président a sciemment mis les énormes problèmes sécuritaires du pays sous le tapis, préférant opter pour une politique de réformes tous azimuts, dans l’éducation, l’énergie, etc., visant à redonner une image positive du Mexique et à attirer les investisseurs étrangers. Avec l’affaire d’Iguala, ses choix lui ont sauté à la figure: les Mexicains n’en peuvent plus des crimes et de l’impunité.»
L’affaire d’Iguala aurait pu être rangée au rang des milliers de crimes impunis que connaît le Mexique depuis des années si elle n’était emblématique du degré de collusion existant entre le crime organisé et l’appareil d’Etat, à tous niveaux: l’autorité politique locale, liée à la pègre, a commandité le rapt des 43 étudiants, la police l’a exécuté, pour remettre ensuite les victimes aux mains d’un groupe criminel. «C’est désormais évident pour les Mexicains: grâce aux revenus de leurs trafics en tous genres, drogue, armes, êtres humains, les cartels sont capables d’infiltrer toutes les institutions, des partis politiques aux corps de police», note Jean-Jacques Kourliandsky.
Pas la première réforme
Même si la réforme est votée lundi, la purge des forces de l’ordre n’ira pas de soi. «Comme le Brésil, le Mexique est un Etat fédéral, avec plusieurs niveaux de corps de police, à l’échelle des municipalités, des Etats et au niveau national, ce qui favorise leur faiblesse», relève le chercheur. «Le président Peña Nieto avait d’ailleurs déjà lancé une réforme de la police, en créant un corps national de gendarmerie, mais il faudra du temps pour voir les effets de ces changements.»
Son prédécesseur, Felipe Calderón, avait mis en marche, lui, un programme de contrôle de qualification pour plus de 400’000 agents fédéraux, régionaux et municipaux. Or selon l’ONG Cause commune, 42’214 policiers des trois niveaux sont toujours en activité, bien qu’en échec à ces contrôles.
Pour le chercheur, le Mexique paie aussi cher les erreurs de la politique menée sous la présidence de Felipe Calderón, entre 2006 et 2012, consistant à mobiliser l’armée pour livrer une «guerre totale» contre les cartels, stratégie qu’entend poursuivre Enrique Peña Nieto. «L’armée n’est pas du tout formée pour la gestion de la sécurité intérieure. Son déploiement, spectaculaire, relève de la politique d’image; or cela n’a fait qu’augmenter la guerre entre les cartels et éparpiller la violence sur tout le territoire.» Depuis 2006, cette guerre totale aura fait entre 60’000 et 90’000 morts, et plus de 20 000 disparus.
«Le mot d’Etat failli, récemment utilisé par le président uruguayen José Mujica, est peut-être un peu fort, mais au Mexique, des pans entiers de territoires échappent désormais au contrôle de l’Etat», poursuit l’expert. Jeudi encore, peu avant que le président ne s’exprime, on découvrait dans l’Etat du Guerrero onze corps de jeunes décapités. Avec ce mot, laissé près des victimes, et adressé à un gang local: «Voilà vos déchets».
(24 heures)



