Artistes, cinéastes, metteurs en scène, professionnels de l’audiovisuel chinois: comme aux pires heures de la Révolution culturelle (1966-1976), les «travailleurs de l’art et de la littérature» seront bientôt envoyés à la campagne pour y acquérir «un point de vue correct» sur leurs métiers respectifs. C’est la nouvelle décision de la puissante administration chinoise en charge du contrôle de la culture et des médias.
À ce stade, on ignore le nombre de personnes concernées par ce dispositif inspiré du maoïsme. Aucune information, non plus, sur le calendrier. Le gouvernement chinois a simplement précisé que les artistes iraient dans «des communautés de base, des villages et des sites miniers pour y effectuer des enquêtes de terrain «trimestrielles». Ils devront également vivre au moins trente jours parmi les minorités ethniques et dans les zones frontalières du pays».
«Pour nous, rien de neuf», affirme Yuan Yuan, artiste contemporain de 41 ans basé à Hangzhou, ville de 9 millions d’habitants près de Shanghai. «Quand j’étais enfant, les professeurs dans les académies d’art ont tous été envoyés à la campagne». Des millions de Chinois urbains et lettrés – dont l’actuel président chinois Xi Jinping – furent à l’époque sommés de partir vivre dans l’arrière-pays au contact du peuple.
«La Révolution culturelle s’était faite sur l’idée qu’il ne fallait pas avoir comme héros des personnages féodaux, des rois, des demoiselles et des chevaliers, mais uniquement des ouvriers, des paysans et des soldats», explique à Pékin le sinologue Jean-Philippe Béja. «Ce que Xi Jinping est en train de dire, c’est: allez à la campagne, allez dans les zones peuplées de minorités pour refléter ensuite dans vos œuvres les larges masses, la base.»
Officiellement, le régime espère que les artistes pourront «être stimulés et créer plus de chefs-d’œuvre». En réalité, cette reprise en main de la culture est surtout un moyen pour le président chinois de s’affirmer davantage. «Cela rappelle bien sûr des mauvais souvenirs. Xi Jinping puise dans les vieilles recettes du Parti dans l’espoir de restaurer sa légitimité. Là, il est peut-être allé trop loin», commente l’universitaire.
Cette directive n’est pas véritablement une surprise. A la mi-octobre, le président Xi Jinping avait déjà rappelé les artistes à l’ordre, dans un discours prononcé à Pékin. Le chef de la deuxième économie mondiale avait alors fustigé la «vulgarité» de certaines productions artistiques et invité les créateurs à promouvoir les «valeurs socialistes». «Xi Jinping a fait son discours le 15 octobre et nous avons à présent les conséquences concrètes, conclut Jean-Philippe Béja. Tout cela est quand même très inquiétant.»
(24 heures)



