DRAMES EN MÉDITERRANÉE: «L’Europe n’aura d’autre choix que d’intégrer légalement les migrants»

 

 

Plus de 3400 migrants sont morts noyés cette seule année en Méditerranée, 207 000 ont été secourus en mer, essentiellement par la marine italienne, et leur nombre ne cesse de grossir derrière les frontières de Schengen. Que faire pour gérer cette problématique? François Crépeau, professeur de droit à l’Université McGill à Montréal, est aussi le rapporteur de l’ONU sur les droits de l’homme des migrants. Cela fait trente ans qu’il travaille sur ces questions. Ce jeudi, il était de passage au HCR, à Genève, après une visite la semaine dernière en Italie et à Malte, pays qui figurent en première ligne de l’arrivée des embarcations de fortune.

François Crépeau, la Commission européenne a annoncé le renforcement de sa présence en Méditerranée, avec l’opération «Triton». Que peut-on en attendre, alors que l’Italie arrête «Mare Nostrum», centrée sur le sauvetage?

L’opération «Mare Nostrum» a été essentielle: elle a répondu au premier objectif qu’on doit avoir en Méditerranée: sauver des vies, et elle en a sauvé quelque 160 000 en un an. Vient maintenant l’opération «Triton», dans laquelle s’engagent plusieurs pays européens. La crainte a été évoquée que l’on glisse vers un affaiblissement des capacités de secours. J’ai constaté d’une part que la marine italienne continue heureusement ses sauvetages et que les moyens engagés dans «Triton» ne sont pas si modestes qu’on l’a dit. Cette flotte européenne va opérer plus loin que prévu des côtes italiennes, ce qui ne va pas trop réduire la portée des actions de secours. Mais les passeurs vont s’adapter, en mettant à l’eau plus loin des bateaux plus gros. C’est le jeu permanent du chat et de la souris…

Globalement, les approches prônées par les pays européens face à cette problématique restent sécuritaires…

Oui, et l’on voit que la «logique de Dublin», qui consiste à attribuer aux pays méditerranéens la tâche de garder les frontières de l’Europe, est en total échec. Cela ne fonctionne pas, parce que la prohibition – il y a beaucoup d’exemples dans l’histoire – a pour seule conséquence de créer un marché pour les organisations criminelles. On se situe donc en plein paradoxe: au nom du contrôle des frontières, on a en réalité perdu le contrôle des frontières! C’est la fuite en avant: on dépense des sommes folles pour réprimer les arrivées, ce qui ne fait qu’encourager le business mafieux, et donc les traversées clandestines.

Quelles autres approches réalistes sont possibles pour faire baisser le nombre de morts en Méditerranée et la pression aux frontières?

Il faut d’abord accepter qu’il y a une donnée de base incompressible: le nombre de gens désireux de rejoindre l’Europe va continuer de croître. Pour ôter de la pression, il n’y a qu’un remède: réguler, par une ouverture contrôlée. Il faut œuvrer sur les deux groupes de migrants existants, les réfugiés et ceux qui viennent pour des raisons économiques.

Comment?

Concernant les réfugiés, ce sont principalement des Syriens et des Erythréens, il n’y a pas d’autre choix que de contingenter mondialement l’accueil. Le HCR vient d’obtenir de l’Europe la garantie de 100 000 places pour les Syriens les plus vulnérables, c’est bien, mais insuffisant. Les pays développés pourraient facilement absorber un million de réfugiés au cours des cinq prochaines années. L’autre axe, c’est la migration économique. Aujourd’hui, celle-ci est clandestine en Europe, car elle sert à maintenir en vie les secteurs ayant des marges bénéficiaires faibles. Il faut en finir avec cette hypocrisie: dans les années 50-60, les Maghrébins prenaient légalement le bateau pour venir travailler en Europe, et personne ne mourait. Or cette demande de migrants, employés à des tâches que les Européens ne font plus, est toujours forte.

Le Royaume-Uni veut limiter l’immigration légale en provenance d’Europe de l’Est. On est loin d’une ouverture à celle du Sud…

Oui, c’est vrai. Tant que les migrants n’auront pas de voix politique, car clandestins, cela sera difficile de faire changer les choses face aux positionnements nationalistes populistes. Mais il faut continuer à dénoncer inlassablement cette double posture consistant à clamer qu’on ne veut pas de migrants chez soi mais à s’en servir clandestinement sur le marché du travail. Ces dernières années, les politiques ont laissé faire, parce que ces travailleurs au noir ont sauvé l’agriculture du sud de l’Europe, la construction, etc. Si l’on veut être cynique, on peut dire que la répression aux frontières participe à rendre meilleur marché cette main-d’œuvre, car encouragée à obéir et à se taire avant même d’embarquer… Il est clair que les vents ne sont pas favorables pour les migrants, mais tôt ou tard, on ne pourra plus se voiler la face. Le politique est déjà confronté à cette question insupportable face à tous ceux qui meurent aux portes de l’Europe: jusqu’à quel degré de violence est-il prêt à aller?

(24 heures)