CHUTE DU ROUBLE: Les Russes sont pris d’une fièvre acheteuse

 

 

«Cette année, Noël aura un goût amer… Après les Fêtes, on risque d’être emporté dans la spirale de la crise!» Sans panique mais avec une vive inquiétude, Natalia ne cache pas son pessimisme. Comme beaucoup de Russes, elle a suivi, éberluée, la chute du rouble lundi et mardi. «Certes, ce n’est pas aussi grave que les crises des années 90. Mais, heure par heure, on a vu la devise s’effondrer. Sans comprendre ce qui se passe. Sans comprendre pourquoi notre Banque centrale et notre gouvernement sont incapables d’anticiper et de réagir…» peste cette mère de famille de 45 ans.

Employée d’un grand groupe russe, Natalia est le portrait type de cette nouvelle classe moyenne russe qui a profité des quinze ans de pouvoir de Vladimir Poutine, de la stabilité politique et du bon niveau de vie économique. «Le président ne semble plus très bien contrôler la situation. Que va-t-il pouvoir annoncer pour nous sortir de l’impasse?» s’interroge Natalia, qui écoutera aujourd’hui avec attention la grande conférence de presse de fin d’année du chef du Kremlin.

Convertir en euros
En bonne Russe rompue à la crise depuis vingt ans, Natalia a su anticiper et réagir. Ces dernières semaines, elle a pris ses précautions en convertissant en euros une partie de ses économies gardées en roubles. Contrairement à plusieurs de ses collègues et amis, elle n’a pas dû faire cette opération à la hâte mardi, quand le rouble avait déjà plongé. Elle a ensuite vite placé une partie de cette somme à l’étranger. Car la rumeur enfle depuis des semaines sur de possibles limitations des mouvements de capitaux pour contrer la fuite d’argent provoquée par la crise.

Ces comportements et précautions étaient certes minoritaires jusqu’à lundi au sein de cette population fataliste qui vit au jour le jour. Mais avec l’effondrement du rouble, les Russes de la classe moyenne se sont massivement affairés pour anticiper les méfaits de cette dévaluation sur l’économie réelle. Une large partie des produits habituellement achetés étant importés (jusqu’à 80% du panier de la ménagère la plus aisée), une hausse des prix semble inévitable. Une inflation limitée pour le moment mais qui, dès le début de 2015, pourrait largement dépasser les 11% annoncés par les statistiques officielles.

D’où une fièvre acheteuse pour acquérir au prix d’aujourd’hui des biens qui seront bien plus chers dans six mois: meubles, voitures, téléphones, télévisions, machines à laver, tablettes, ordinateurs… Ikea et les magasins de produits électroniques ont enregistré un fort afflux de clients, avec de longues files d’attente. Même les livreurs de bidons d’eau disent connaître une soudaine poussée d’activité. Les agences de voyages et les hôtels se réjouissent pour leur part d’une vague de réservations de vacances en Russie, notamment pour l’été 2015.

«Après les fêtes de Noël, la valse des étiquettes risque d’être terrible. Il vaut donc mieux anticiper et faire des réserves», prévient Elena, autre portrait type de cette nouvelle classe moyenne russe. A chacune des grandes crises bousculant le pays après la chute de l’URSS, ses parents se précipitaient dans les magasins alimentaires pour faire des réserves de sucre et d’autres produits non périssables.

Se serrer la ceinture
Elena, elle, vient de commander des stocks de médicaments sur Internet: deux cartons entiers importés de Suisse et d’Europe, dont les prix ne vont pas tarder à flamber en pharmacie. Autre mesure radicale dans son budget familial: l’annulation des vacances d’hiver prévues dans les Alpes. «Avant, j’avais un euro pour 35 roubles. Maintenant, il m’en faut donner presque 100. C’est devenu beaucoup trop cher…» Du coup, Elena ira sans doute avec ses filles à Sotchi, la cité balnéaire russe transformée en station de ski pour les derniers Jeux olympiques.

(24 heures)