LE ROYAUME-UNI EN CRISE: «Le populisme n’est pas que négatif»

 

Anthony Giddens est l’un des sociologues et politologues les plus éminents du Royaume-Uni. Directeur de la London School of Economics de 1997 à 2003, il fut le conseiller de l’ex-premier ministre Tony Blair. Et le père de «La Troisième Voie», dont s’inspira le responsable travailliste.

Vous affirmez que 2015 sera une année charnière. Pourquoi?

La nature de la politique nationale a été modifiée spectaculairement ces dernières années. Le Royaume-Uni, comme d’autres, assiste à une fragmentation de son système politique. Aux élections de mai, il est probable qu’aucun parti ne décroche la majorité. L’avènement du multipartisme (ndlr: au sein du gouvernement) est un changement majeur, qui prolonge l’évolution entamée lors du dernier scrutin.

Comment l’expliquez-vous?

C’est une évolution visible partout dans le monde. Le fonctionnement traditionnel «vertical» est perturbé par un mode «horizontal» de communication immédiate, lié à la place majeure prise par Internet et les nouvelles technologies. Avec un smartphone, véritable petit ordinateur, chacun peut rechercher n’importe quelle information en temps réel. Cela modifie la relation à soi-même et au système politique. Pour le moment incapable d’intégrer cette implication personnelle, celui-ci s’est aliéné la population.

Les politiciens sont-ils détachés de la réalité?

Les trois principaux leaders politiques se ressemblent physiquement, ont des origines sociales similaires, aucun d’eux n’a la moindre expérience du reste du monde et ils n’ont pas eu à se battre pour leur siège parlementaire car leur parcours leur a permis d’être placés dans des circonscriptions sûres. Il y a donc quelque chose de vrai dans la méfiance des Britanniques. C’est une tendance générale, pas seulement au Royaume-Uni, qui reflète un changement dans la concrétisation de l’idée de mobilité sociale.

D’où la montée du populisme?

Oui, le populisme y est en partie lié. J’estime d’ailleurs que tout n’est pas négatif dans le populisme car il permet de questionner le système démocratique traditionnel. Les partis porteurs de ces idées auront un impact lors de la prochaine élection, comme ils en ont dans le reste du monde, car les gens demandent plus des élites et n’ont plus confiance en elles. Nous ne savons pourtant pas ce qu’il adviendra du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) d’ici au mois de mai. Il n’est pas impossible qu’il explose, en raison de sa nature de parti de protestation. Le sort réservé aux libéraux-démocrates confirme ce risque: parti de la protestation des gens de gauche, il a sacrifié ce rôle en entrant au gouvernement.

Comment jugez-vous le gouvernement conservateur de David Cameron?

Rappelons d’abord que le succès d’un gouvernement ne dépend pas uniquement de ses politiques mais de facteurs hors du contrôle des politiciens. Mais je suis membre du Parti travailliste et très critique concernant David Cameron. Le pays a retrouvé la croissance par des moyens très suspects. Rien n’a été fait pour équilibrer nos échanges commerciaux. Ses réformes du système de santé et de l’université ont échoué. Enfin, il reste des problèmes majeurs pour rééquilibrer l’économie et mettre fin à la domination du système financier.

Le Parti travailliste pourra-t-il s’en démarquer?

Une des questions fondamentales de notre époque réside dans les inégalités et la mobilité sociale. L’OCDE et la Banque mondiale ont récemment indiqué que l’accentuation des inégalités a entravé la croissance. En cas de victoire en mai, le Parti travailliste devra accentuer sa rhétorique sur la question pour rééquilibrer la balance.

Et sur la question de l’Europe?

Plus généralement, c’est la question de notre entité nationale qui se pose. Le Royaume-Uni n’est plus une entité simple. Si «nous» quittions l’Union européenne suite au référendum qu’organiseront les conservateurs, s’ils se maintiennent au pouvoir, cela n’impliquera sans doute pas l’Ecosse, peut-être pas le Pays de Galles et l’Irlande du Nord. Mais je reste optimiste: les derniers sondages indiquent que 60% des Britanniques veulent demeurer au sein de l’UE. Il y a donc un écart important entre la position du pays et celle de David Cameron, qui a évolué depuis deux ans par pur électoralisme (ndlr: afin de ne pas perdre des voix conservatrices). De la problématique de la flexibilité, le premier ministre est passé à celle de l’immigration.

(24 heures)