Guerre des médias: Bataille sur le front arabe des chaînes d’information

 

Elle s’appelle Al-Arab TV, tout simplement. C’est-à-dire Les Arabes. Le prince saoudien Al-Walid ben Talal a lancé ce dimanche à Manama, capitale du royaume de Bahreïn, sa chaîne d’information en continu. Avec une ambition affichée: concurrencer la très qatarienne Al-Jazira, trublion du paysage audiovisuel, ainsi que son principal adversaire, la saoudienne Al-Arabiya, c’est-à-dire les deux leaders d’un marché satellitaire servant 300 millions de téléspectateurs. Rien que ça.

Note: la chaîne a interrompu ses programmes ce lundi. Lire: La nouvelle chaîne Al Arab se tait 24 heures après son lancement.

Ce n’est pas le premier à tenter sa chance. Des chaînes étasuniennes (Alhurra, CNBC), britanniques (BBC, Sky), française (France 24), mais aussi turque (TRT), russe (RT) et chinoise (CCTV), se sont déjà jetées dans la mêlée (voir ci-dessous). Signe que le monde arabe est devenu l’enjeu d’une gigantesque lutte d’influence.

Petit-fils du roi Ibn Saoud, c’est-à-dire du fondateur de l’Arabie saoudite, le prince Al-Walid a certes les moyens de son ambition, lui qui figure au 35e rang du classement Forbes des plus grosses fortunes mondiales. L’homme qui valait 21,8 milliards de dollars est notamment propriétaire de Rotana, plus grand producteur arabe de films, musique, magazines, émissions de radio et de télévision. Il possède aussi des actifs dans des sociétés comme Citigroup, Four Seasons Hotels, Mövenpick Hotels, Disney, Apple, AOL, Motorola, eBay, Twitter, mais aussi News Corp et Time Warner.

L’atout Bloomberg

Plus important, pour convaincre le téléspectateur arabe de l’indépendance éditoriale de sa chaîne, il a confié la direction à Jamal Khashoggi, ancien rédacteur en chef du quotidien saoudien Al-Watan, qui avait dû démissionner en 2010 après un article critiquant les religieux du royaume.

Enfin, last but not least, pour percer sur un marché déjà saturé, le prince compte sur son partenariat avec la chaîne étasunienne d’information économique et financière Bloomberg, qui assurera cinq heures de programmes par jour, fournis par un réseau de 2300 journalistes dans 72 pays.

Tout cela paraît prometteur et bienvenu après le Printemps arabe et surtout la crise égyptienne, laquelle a vu les chaînes Al-Jazira et Al-Arabiya choisir leur camp, la première soutenant les Frères musulmans, la seconde les militaires. «Mais par-delà les beaux discours, le vrai test ce sera Bahreïn», lance le chercheur genevois Hasni Abidi, au Global Studies Institute. «La chaîne du prince est basée à Manama, capitale du petit royaume, où l’armée saoudienne est intervenue pour réprimer les manifestations de la majorité chiite contre la dynastie sunnite. Laissera-t-on des opposants s’exprimer?»

Par ailleurs, sur les chaînes arabes, les annonceurs visent le marché saoudien et se retireront si Al-Arab TV se met à critiquer Ryad, note le politologue. «Si Al-Jazira est plus impertinente, c’est qu’elle est soutenue par l’émir du Qatar. En réalité, le prince Al-Walid, homme puissant, utilise sa chaîne pour jouer de son influence au sein de la dynastie.»

A quand le nouvel Arabe?

Au Qatar, visiblement, on s’inquiète de voir l’offre saoudienne s’étendre. Il est question de lancer prochainement à Londres Al-Araby Al-Jadeed. C’est-à-dire Le nouvel Arabe, chaîne destinée aux jeunes libéraux, ceux qui ont reproché à Al-Jazira de défendre un peu trop les Frères musulmans.

La guerre des chaînes, décidément, n’est pas près de terminer.


Douze télévisions dans la mêlée

Al-Jazira, «L’Ile», financée par le Qatar, est lancée à Doha en 1996. Une révolution dans le monde arabe.

Al-Arabiya, «La (chaîne) arabe», mise sur pied par l’Etat saoudien mais basée à Dubaï, aux Emirats arabes unis, apparaît en 2003 pour contrecarrer sa concurrente.

CNBC Arabiya, célèbre chaîne économique des Etats-Unis, commence aussi à diffuser en 2003 depuis Dubaï.

Alhurra, «La Libre», naît en 2004 à Springfield, Virginie. L’actualité vue des Etats-Unis.

France 24 en langue arabe est lancée en 2007 à Paris.

RT Arabic, la chaîne publique russe, apparaît également en 2007 à Moscou. C’est la préférée des sympathisants du leader syrien Bachar el-Assad.

BBC Arabic commence à diffuser en 2008 depuis Londres. Journalisme de qualité, mais très peu de moyens.

CCTV Arabic, chaîne publique chinoise, naît en 2009 à Pékin.

TRT Arabic, chaîne publique turque, se met à diffuser en 2010 depuis Ankara.

Sky News Arabia, chaîne privée britannique du groupe Murdoch, entre dans la mêlée en 2012. Elle est basée à Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis.

Al-Arab TV, «Les Arabes», du prince saoudien Al-Walid, fait son apparition à Manama, Bahreïn, le 1er février 2015.

Al-Araby Al-Jadeed, «Le Nouvel Arabe», financé par le Qatar, doit aussi commencer à diffuser en ce début d’année, mais depuis Londres.

(TDG)