Espagne: Podemos et Ciudadanos à l’assaut du bipartisme

 

Il arrive comme une rock star, avec trente minutes de retard. La foule se lève, applaudit et scande «Oui, c’est possible!» Ce soir, à Madrid, Pablo Iglesias fait salle comble. Le leader du parti anti-austérité Podemos présente le programme électoral de sa formation pour les élections régionales qui auront lieu le 24 mai. Il aura attendu jusqu’au dernier jour avant l’entrée en campagne électorale pour dévoiler sa batterie de mesures contre les inégalités et son «plan de sauvetage citoyen» pour déployer les services sociaux autour des chômeurs et des familles sans ressources.

Face à ceux qui ironisent sur le manque d’ambition de ces propositions, Pablo Iglesias se défend: «Nous présentons un programme pour le changement, pas comme ceux qui prétendent changer pour que tout reste pareil», glisse-t-il au passage, n’oubliant pas de critiquer ouvertement Ciudadanos, l’autre nouveau parti qui vient d’entrer dans l’arène politique.

Car le grand adversaire de Podemos, personne ne s’y trompe, ce ne sont pas les vieux partis de l’échiquier politique, comme le Parti populaire (PP) à droite ou le Parti socialiste (PSOE) à gauche, mais bien, curieusement, Ciudadanos, une petite formation de centre droit née en Catalogne qui se trouve en pleine ascension dans les sondages.

Vases communicants

Une enquête publiée il y a quelques jours par le Centre d’enquêtes sociologiques signale en effet la rapide progression de ce petit parti, passé de 5,2% d’intentions de vote en janvier dernier à 13,8% aujourd’hui.

Dans le même temps, par effet de vases communicants, Podemos, dont la montée avait semblé imparable jusque-là, a fait le chemin inverse, en descendant de 23,9% en janvier à 16,5% actuellement, mais continue de talonner les deux grands partis traditionnels, le PP et le PSOE. Quelle que soit l’évolution des deux jeunes formations, elles bouleversent le paysage politique habituel et pourraient bien être décisives pour constituer les gouvernements régionaux, et surtout lors des législatives attendues à la fin de l’année.

«Podemos et Ciudadanos n’ont idéologiquement rien à voir, mais ils sont en compétition directe, décrypte le politologue Lluis Orriols, professeur à l’Université Carlos III de Madrid. Ils partagent une partie de leur espace électoral et essaient tous deux d’attirer la frange la plus centriste des anciens votants socialistes.»

Un «changement sensé»

En effet, qu’elles le veuillent ou non, les deux nouvelles formations se rejoignent sur un point. Elles ferraillent contre l’éternel bipartisme entre le PP et le PSOE, qui a dérivé en un système corrompu et clientéliste. Reste à savoir comment le réformer et c’est là qu’elles bifurquent.

Albert Rivera, le jeune leader de Ciudadanos, défend un «changement sensé» et un programme économique libéral à travers une administration allégée et une refonte des institutions gangrenées et inefficaces. Si certains, comme Pablo Iglesias, n’y voient qu’une simple version modernisée et à peine recentrée du vieux Parti populaire, le projet semble satisfaire une partie des électeurs désireux de faire exploser le système sans danger révolutionnaire pour autant.

Critiquer ne suffit plus

Pendant ce temps Podemos, pris dans les querelles internes, a maintenu délibérément le flou sur le contenu de son programme, livrant au compte-gouttes ses propositions pour les élections régionales seulement. «Tiraillé entre les militants de base issus de l’extrême gauche et la frange de ses sympathisants plus sociaux-démocrates, le parti essaie de se définir le moins possible, analyse José Ignacio Torreblanca, auteur du livre Asaltar los cielos, qui raconte la génèse de Podemos. L’irruption de Ciudadanos a démoli sa stratégie: il ne suffit plus de critiquer l’establishment pour rassembler les mécontents, il faut faire des propositions, au risque de décevoir certains.» C’est ce que Podemos semble être en train d’apprendre.

(TDG)