«En Macédoine, l’expérience a été terrible», raconte Michael*, un jeune Nigérian, dans un parc de Belgrade. «Les gens qui étaient censés nous aider nous traitaient comme des chiens. C’était comme une prison, nous ne pouvions pas sortir de la maison. Ils nous forçaient à payer. Nous nous sommes échappés en laissant nos sacs. Car si tu pars avec, ils savent que tu veux fuir. Je n’ai plus rien sur moi.»
Dans les rues de la capitale serbe, où des centaines de migrants affluent chaque jour, il n’est plus rare d’entendre des histoires de kidnappings, de passages à tabac et de mafia. Tous parlent de leur périple en Macédoine avec une colère ou une peur dans les yeux. Depuis l’automne dernier, ce petit pays de 2 millions d’habitants est devenu l’un des lieux de passages les plus empruntés d’Europe par les demandeurs d’asile, la majorité en provenance de Syrie et d’Afghanistan. Des îles grecques, les migrants rejoignent Athènes et Thessalonique, avant de suivre la ligne de chemin de fer qui traverse la Macédoine jusqu’en Serbie, tentant alors d’atteindre la Hongrie et l’Union européenne. Selon le Haut Commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR), entre 2012 et 2014, le nombre de demandeurs d’asile dans la région ouest des Balkans a été multiplié par quatre, passant de 5000 à 20 000 requêtes.
Une route dangereuse, parfois mortelle, où sévissent les gangs parmi les plus violents d’Europe. «La situation est particulièrement difficile dans l’Ancienne république yougoslave de Macédoine (ARYM), où les réfugiés et les migrants suivent la voie ferrée et les routes montagneuses, marchant pendant des jours, exposés aux accidents de trains, aux éléments naturels et aux menaces des trafiquants et des réseaux criminels», a alerté Adrien Edwards, le porte-parole du UNHCR, le 12 juin à Genève.
Au moins 25 décès en 2015
De Gevgelija, première ville macédonienne après la Grèce, des dizaines de migrants suivent chaque jour, à pied, la ligne de chemin de fer à travers la Macédoine, environ 200 kilomètres de pierres et de rails jusqu’à la Serbie. Illégaux dans un Etat sans législation adaptée, ils ne peuvent prendre aucuns transports publics, et fuient, souvent regroupés, la police et les attaques des gangs. «Nous étions cinq. Ils étaient huit, avec des masques. Ils nous ont volé notre argent et nous ont frappés», confie Taim, un Syrien d’Alep rencontré sur un lit d’hôpital à Gevgelija, la main bandée et des points de suture sur le front.
Sur cette route de la peur, les dangers sont multiples, et arrivent de tous côtés, à pleine vitesse. En 2015, selon les autorités macédoniennes, au moins 25 migrants ont perdu la vie sur les rails, fauchés par le train. Face à cette situation d’urgence, le gouvernement macédonien devrait adopter prochainement une nouvelle loi sur l’immigration, qui permettra aux migrants de rester trois jours sur le territoire et d’utiliser les transports publics. «Si vous avez des papiers, vous n’avez pas besoin de la protection des passeurs contre la police», estime Mohammad Arif, le directeur du UNCHR en Macédoine. «Cette loi va tuer 60% des trafiquants de ce pays.»
Trafic d’êtres humains
Mais dans le nord de la Macédoine, les gangs mafieux continuent de faire la loi. À quelques kilomètres de Kumanovo, où des affrontements entre policiers et groupes armés ont fait 22 morts le 9 mai dernier, le village frontalier de Vaksince se livre à du trafic d’êtres humains à grande échelle. Derrière de hauts murs et un portail blindé, un passeur, surnommé «Ali Baba», d’origine afghane ou pakistanaise selon les récits, kidnapperait les migrants contre d’importantes sommes d’argent. Les témoignages sont nombreux. «Ils nous ont attrapés quand nous sommes arrivés dans le village. Ils avaient des couteaux et des pistolets à la ceinture. Chaque jour, environ 100 migrants débarquaient dans la maison», nous confie Kamel, un Tunisien croisé près de la frontière serbe. «J’ai payé 1000 euros pour deux nuits. Ils nous battaient et nous retenaient prisonniers», ajoute Waheed, un jeune Syrien rencontré sur le chemin vers Belgrade.
Le 11 juin, suite à un reportage diffusé sur la chaîne anglaise Channel 4, la police macédonienne a lancé une enquête et retrouvé 128 migrants dans cinq maisons de Vaksince. Quatre trafiquants, dont l’un recherché pour meurtre, ont été écroués. À Skopje, au cœur de la capitale macédonienne, Mersiha Smailovic, avocate des droits de l’homme, est sans appel: «C’est un lieu où l’humanité est morte.»
*Les prénoms des migrants ont été modifiés
(24 heures)



