«Napoléon a perdu Waterloo mais gagné la bataille de la mémoire!»

 

«Si la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende!» Xavier Mauduit, historien et animateur-producteur sur France Inter, connaît forcément cette maxime controversée. Mais dans son livre très remarqué sur Napoléon, il marie les deux: la réalité et la légende. Car le thème Napoléon ne peut «s’enfermer dans la période de son règne, durant les 15 ans où il est au pouvoir», explique-t-il. Non, chacun connaît son Napoléon: certains par Serge Lama, d’autres par Sacha Guitry, d’autres encore par le grand historien Jean Tulard. Interview d’un passionné qui n’hésite pas commencer son chapitre sur Waterloo par l’évocation de la fameuse chanson d’ABBA. Parce que Napoléon est multiple.

Waterloo, est-ce la bataille la plus importante. Celle qui aurait pu tout changer?

Elle est importante parce que c’est la dernière. C’est surtout la défaite militaire de Napoléon qu’on veut faire disparaître. Waterloo est aussi importante parce qu’elle préfigure la construction européenne. L’Europe entière et une partie de la France – les royalistes notamment – s’unissent contre Napoléon. C’est une première! Ils pensaient l’évincer mais ils échouent. Car au bout de quelques années, Napoléon va gagner la bataille de la mémoire à St-Hélène.

PUBLICITÉ

A quel moment, Napoléon commence à écrire sa légende?

Dès la première abdication de 1814, lorsqu’il dit adieu à la garde impériale à Fontainebleau, Napoléon leur lance: «J’écrirai ce que nous avons vécu!» Il comprend très vite qu’il ne peut pas gagner par les armes alors il fait rédiger le Mémorial. Napoléon dicte et il revisite tout ce qui s’est passé. Il n’explique pas, il écrit pour le futur. Il réécrit. Par exemple, il invente le fait qu’il a toujours été pour les peuples, qu’il voulait une espèce d’union européenne. Napoléon a perdu la bataille de Waterloo, c’est un fait. Il a gagné à Sainte-Hélène la bataille de la mémoire, celle du temps long. C’est pour cela qu’il est complexe et pas réductible au militaire.

La France est la grande absente des «festivités» du 200e anniversaire de la bataille de Waterloo. L’expliquez-vous?

La relation que nos dirigeants entretiennent avec Napoléon est très particulière. Nous n’avons pas célébré ses victoires et pas davantage ses défaites. Cela illustre bien que Napoléon ne pose pas problème mais interroge la France. D’autant qu’il est le chef fort, le sauveur, le grand homme, et la République a horreur de cette notion qui devrait être le contraire de sa nature.

L’homme providentiel et la république française, une vieille relation amour-haine?

Le régime napoléonien fait écho à celui de la Ve République. L’idée du pouvoir trace un fil conducteur qui va de Napoléon à Boulanger, à Pétain, à de Gaulle, à Mitterrand… C’est Jean Tulard, repris par Lionel Jospin, qui l’affirme. La France est dans cette ambiguïté: on a du mal à se positionner. C’est pour cela que les gens posent toujours ces mêmes questions: est-ce un génie? Est-ce un tyran? C’est un type complexe et les commémorations n’aiment pas la complexité.

Étonnamment, Napoléon est à l’honneur autant à l’étranger qu’en France?

C’est très juste. Napoléon a su faire plaisir aux Français, flatter leur orgueil. Il a construit son image et celle d’un pays glorieux. Bien que nous ayons un problème avec son histoire: c’est un dictateur qui a confisqué la révolution. Mais on l’aime bien. Nos grands écrivains aussi ont contribué à construire sa légende: Hugo, Stendhal ou Balzac en ont fait un grand républicain. Il a donné un sentiment de grandeur à la France. Le sentiment que quand on est une grande nation, tout est possible.

Et à l’étranger?

La gloire, ça parle à tout le monde. C’est compréhensible de tous. En Russie, il y a une véritable ferveur pour Napoléon comme en Chine d’ailleurs. Encore une fois le mythe de l’homme fort et dans des contextes, comme celui de la Révolution française de grande instabilité, de tous les possibles.

Comment expliquez-vous l’empreinte de Napoléon dans la culture populaire?

D’abord, une raison hyperfactuelle. Il a créé une image, une silhouette Napoléon. N’importe qui dans le monde, met un chapeau et sa main dans le gilet, et on lui dira: «Tu fais Napoléon!» Il a réussi à imposer la mise en scène de sa propre personne. Dès le début de son ascension, il a la compréhension qu’il ne doit pas être qu’un général, il veut être multiple. Chef de guerre, mais aussi mécène, législateur, et donc il se construit plusieurs images. Les écrivains romantiques vont encore accentuer ces images. Napoléon devient donc un personnage qui parle à tout le monde et qui évoque une foule de choses. Il est multi-usages… Desproges l’utilise dans la minute nécessaire de M. Cyclopède, comme Lamartine, Serge Lama, Jean Yanne ou encore Queneau dans Zazie.

L’Homme qui voulait tout: Napoléon, le faste et la propagande, de Xavier Mauduit, éd. Autrement.

(24 heures)