Le moment de l’attaque ne devait rien au hasard. C’est en effet juste avant que les députés de l’Assemblée nationale (Wolesi Jirga) ne s’apprêtent à entendre le candidat au poste de ministre de la Défense que les talibans ont frappé, lundi matin, au cœur de Kaboul.
Selon un mode opératoire bien rodé, les assaillants ont d’abord envoyé l’un des leurs «ouvrir» la voie à bord d’un camion piégé qu’il a fait exploser devant les grilles du parlement. Puis un com mando de six hommes a tenté de pénétrer à l’intérieur du complexe parlementaire, tuant notamment une femme et un enfant et blessant une trentaine de personnes. Après s’être retranchés dans un bâtiment adjacent à celui de l’Assemblée nationale, ils ont résisté durant deux heures aux forces de l’ordre avant d’être tous abattus.
«Soudain, nous avons entendu une forte explosion suivie de plusieurs autres déflagrations de moindre importance», a expliqué à l’AFP le député Mohammed Reza Khoshak. «En l’espace de quelques secondes, la salle s’est remplie de fumée et les députés ont commencé à fuir le bâtiment», a-t-il poursuivi. Imperturbable, le président du parlement, Abdul Rauf Ibrahimi, a calmement lancé: «C’est un problème électrique.» Aucun député n’a été blessé durant l’assaut.
Revendiaction immédiate
Les talibans ont immédiatement revendiqué l’attaque sur un de leurs comptes Twitter. «Plusieurs moudjahidines sont entrés dans le parlement, des combats sont en cours», a écrit leur porte-parole habituel, Zabihullah Mujahid, avant même la fin de l’opération.
Tout en reconnaissant qu’il s’agissait bien d’une attaque des talibans, le porte-parole de la police de Kaboul, Ebadullah Karimi, a nié que ces derniers aient pu pénétrer à l’intérieur du parlement. L’attaque a été condamnée par l’ONU et l’ambassade américaine à Kaboul, ainsi que par le Pakistan. «Le terrorisme est l’ennemi commun de l’Afghanistan et du Pakistan», a souligné dans un communiqué le premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif.
Moment crucial
Cette nouvelle attaque des talibans n’étonne guère Karim Pakzad, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris. «Elle intervient à un moment crucial pour l’Afghanistan, dont le nouveau président, Ashraf Ghani, au pouvoir depuis septembre, s’est lancé dans un processus inédit de rapprochement avec le Pakistan», jusqu’ici accusé par Kaboul de soutenir les talibans.
Pour ces derniers, poursuit le spécialiste, «il s’agit de démontrer par cette action d’éclat qu’ils ont leur existence propre et ne sont pas les marionnettes d’Islamabad». En d’autres termes, dit encore Karim Pakzad, «les talibans cherchent à faire monter les enchères pour aborder en position de force les futures négociations.»
Rappelons que les talibans ont récemment lancé leur traditionnelle «offensive de printemps» – la première depuis le retrait de l’essentiel des forces de l’OTAN à la fin de l’an dernier – qui s’est vite traduite par d’intenses attaques et combats contre les forces afghanes, notamment dans leur fief méridional du Helmand et dans la province de Kunduz (nord).
Daech en embuscade
Mais, poursuit Karim Pakzad, «les talibans sont en fait doublement sous pression. D’un côté, il y a les forces du président Ghani, mais de l’autre, ils sont sous la menace grandissante du groupe Etat islamique (EI, Daech en arabe), qui cherche à prendre pied en Afghanistan. Pour les talibans, c’est une menace mortelle, car comme on l’a vu par le passé, les gens se tournent vers ceux qui ont la force et l’argent. Aujourd’hui, ce sont de moins en moins les talibans et de plus en plus Daech.»
Et Karim Pakzad de relever le caractère transfrontalier («internationaliste») de Daech opposé à celui très nationaliste des talibans.
On l’aura compris, dans ce grand jeu en perpétuel mouvement, qui se déroule dans cette partie du monde, les alliances n’ont pas fini de se faire et de se défaire.
(24 heures)



