Historique: Les Etats-Unis rouvrent leur ambassade à Cuba

 

Le bâtiment de béton austère qui abritait la section des intérêts américains sur le Malecon (bord de mer) de La Havane, va retrouver ses lettres de noblesse. Les Etats-Unis rouvrent ce matin leur ambassade à Cuba et reprennent leurs relations diplomatiques avec le régime castriste, qui s’étaient rompues en 1961, au lendemain de la révolution cubaine. Le drapeau américain ne flottera pas encore devant le bâtiment, comme le précise sous le couvert de l’anonymat un haut responsable du Département d’Etat à Washington. «Nous ne hisserons pas le drapeau américain tant que John Kerry (ndlr: le secrétaire d’Etat américain) ne se sera pas rendu à La Havane», précise-t-il. Cette visite historique du chef de la diplomatie américaine dans la capitale cubaine est prévue au début du mois prochain.

Dans un premier temps, John Kerry recevra ce lundi à Washington son homologue cubain Bruno Rodriguez. Les deux hommes doivent poursuivre des discussions «robustes», comme le souligne le haut responsable du Département d’Etat. La question des droits de l’homme à Cuba et l’espoir de La Havane de voir les Etats-Unis lui rendre la base de Guantánamo, seront sans doute abordés.

Un merci à la Suisse

La reprise des relations diplomatiques entre les Etats-Unis et Cuba marque la fin du mandat pour la Suisse, qui représentait les intérêts américains à La Havane depuis 1961. Martin Dahinden, l’ambassadeur des Etats-Unis en Suisse, a révélé vendredi que John Kerry avait envoyé une lettre au conseiller fédéral Didier Burkhalter, pour remercier la Confédération de ses bons offices à Cuba. Le rôle de médiation de la Suisse a été important lors de la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, en pleine guerre froide.

Martin Dahinden a précisé que ce mandat helvétique s’était restreint et était plutôt de nature protocolaire depuis l’ouverture de la section des intérêts américains à La Havane en 1977. Ce rôle mineur tranche avec celui que joue la Confédération pour les Etats-Unis en Iran. La Suisse n’a pas servi d’intermédiaire lors du rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba, annoncé en décembre 2014 par Barack Obama. Elle n’a pas non plus été sollicitée dans les récentes discussions entre Washington et La Havane pour préparer la reprise de leurs relations diplomatiques.

La réouverture de l’ambassade des Etats-Unis à La Havane est un moment important pour Barack Obama. Le président américain reste déterminé à privilégier l’option diplomatique vis-à-vis de pays comme l’Iran et Cuba, au détriment de leur mise au ban et de la menace militaire que brandissait constamment son prédécesseur, George W. Bush.

Méchantes chicanes

Barack Obama va néanmoins devoir conjuguer avec la majorité républicaine au Sénat, hostile au rapprochement avec Cuba et déterminée à bloquer la nomination du futur ambassadeur des Etats-Unis. «Le président parle avec beaucoup de pays», a critiqué la semaine dernière sur Fox News Mitch McConnell, le président de la majorité républicaine au Congrès. «Cuba est un bon exemple. Il [Barack Obama] pense que nous obtiendrons un résultat positif simplement en leur parlant. Rien ne me laisse penser que les Cubains changeront de comportement.»

Dans l’immédiat, Jeffrey De Laurentis, le chef de la section des intérêts américains à La Havane, dirigera la nouvelle ambassade des Etats-Unis. Barack Obama ne semble d’ailleurs pas déterminé à nommer rapidement un nouvel ambassadeur afin d’éviter une bagarre politique au Congrès à l’heure où celui-ci doit aussi se prononcer sur l’accord nucléaire conclu la semaine dernière avec l’Iran. L’embargo économique américain frappant Cuba et l’interdiction pour les Américains de s’y rendre resteront en vigueur, car seul le Congrès peut les lever. Et ce début de campagne électorale pour la présidentielle de 2016, les républicains n’ont pas l’intention de faire ce «cadeau», ni aux frères Castro ni à Barack Obama.


La Suisse très sollicitée dans les années 1960

En ce temps-là, l’ambassadeur suisse à Cuba était proche de Fidel Castro. Emil Stadelhofer, chef de poste à La Havane de 1961 à 1966, tenait parfois des réunions au milieu de la nuit avec le Lider Maximo. Ce dernier lui avait publiquement offert son béret vert olive. Diplomate d’exception, le Schaffhousois Emil Stadelhofer incarne le rôle de premier plan qu’aura joué la Suisse à Cuba dans les années 1960. Les messages d’ores et déjà mis en ligne par les Documents diplomatiques suisses (DDS) sur cette période en témoignent.

Suite à de fortes tensions entre La Havane et Washington, le 4 janvier 1961, les Etats-Unis ont demandé à la Suisse d’assurer le mandat de «puissance protectrice», en représentant ses intérêts diplomatiques. Berne a dit oui en trois jours. Un mandat que la Suisse aura rempli à la satisfaction des deux pays, révèlent les archives. «Si la Suisse neutre n’existait pas, il faudrait l’inventer», déclarait en mars 1962, un conseiller du président Kennedy, McGeorge Bundy, à l’ambassadeur suisse à Washington. «Dommage que les banques suisses ne fassent pas preuve de plus de retenue en acceptant de l’argent sale», aurait-il ajouté, selon un câble daté du 7 mars 1962.

Emil Stadelhofer évoque une «relation de confiance» avec Castro, qui, parfois se rendait tard à la résidence pour des discussions. Un soir de 1963 s’est tenue une réunion «surréaliste», selon les termes mêmes de Stadelhofer: Fidel Castro a décidé de réunir «la crème de la crème» de la révolution cubaine ainsi que des diplomates, au débotté, «comme un souverain ou un Caudillo tenait sa cour». Saluant le travail de la Suisse, «toujours correct et parfois sans interruption», le leader cubain a fait amener son béret et l’a offert ostensiblement à Stadelhofer.

En octobre 1962, pendant la crise des missiles cubains qui menaçait le monde d’une guerre nucléaire, les Etats-Unis ont demandé à la Suisse de sonder les intentions de Fidel Castro. Une missive publiée par les DDC montre que Berne suggère alors à Emil Stadelhofer d’agir «avec la plus grande réserve» et «en évitant toute démarche qui pourrait donner lieu à des malentendus». Finalement, la crise est réglée directement entre les Etats-Unis et l’URSS.

La mission suisse a travaillé activement à l’établissement d’un pont aérien pour évacuer des ressortissants cubains, en 1963. 260?000 Cubains ont quitté l’île de cette façon. Dix ans plus tard, grâce à la Suisse toujours, un accord a été signé pour éviter les détournements d’avions américains par des Cubains. En 1967, le même Stadelhofer négociera un dédommagement pour la firme Nestlé suite à la nationalisation de trois de ses usines: La Havane acceptera de payer 18 millions de francs suisses de l’époque sous forme de sucre. En 1977, avec la création de la section des intérêts américains à La Havane, le mandat de la Suisse deviendra plus formel.


Repères historiques

1er janvier 1959 Fidel Castro et ses hommes s’emparent de La Havane et proclament la révolution. Les entreprises américaines sont nationalisées, Washington réplique par un embargo. Janvier 1961 Les Etats-Unis demandent à la Suisse de représenter leurs intérêts diplomatiques à Cuba. 15 avril 1961 Les Etats-Unis tentent un débarquement par des exilés cubains dans la baie des Cochons. C’est un fiasco. Octobre 1962 Crise des missiles: les Etats-Unis imposent un blocus naval sur l’île jusqu’au retrait d’une batterie de missiles soviétiques. 1977 Les relations s’améliorent avec la création à La Havane de la section des intérêts américains à Cuba, sise à l’ambassade de Suisse. A Washington se crée une section cubaine. 1980 La Havane laisse partir 125?000 «contre-révolutionnaires» vers Miami. 1990 La chute du bloc de l’Europe de l’Est torpille l’aide économique à Cuba, L’île souffre plus que jamais. 1994 Vague d’exils par la mer. Les Etats-Unis accordent des permis de résidence à ceux qui débarquent sur son sol. 1996 Le Congrès américain décide de renforcer l’embargo. 2006 Fidel Castro, malade, laisse le pouvoir à son frère Raúl. Débute une série de réformes donnant davantage de libertés aux Cubains. 2010 Le nouveau président américain Barack Obama, soutenu électoralement par une nouvelle génération d’Hispaniques, affiche des velléités de détente. 14 décembre 2014 Barack Obama et Raúl Castro annoncent le rétablissement des relations diplomatiques, et à termes, la fin totale de l’embargo. (TDG)