Allemagne: Une enquête pour «trahison» contre des journalistes ébranle Berlin

La liberté de la presse reste sacrée en Allemagne. Le renvoi du procureur général fédéral, Harald Range, qui était chargé d’engager des poursuites contre deux journalistes pour «haute trahison», en a apporté une nouvelle preuve. Considéré comme le bouc émissaire du scandale, il a été limogé mardi soir par le ministre de la Justice à l’issue d’un bras de fer qui a discrédité tout l’appareil politique et judiciaire allemand.

L’affaire porte sur deux articles publiés au début de l’année par le site Netzpolitik.org, un média de référence concernant l’univers du numérique. Les deux journalistes incriminés, dont le fondateur du site, avaient révélé le projet des services de renseignements de renforcer le dispositif de surveillance des réseaux sociaux. Pour cela, ils avaient cité des documents internes des services de renseignements intérieurs (Bundesverfassungsschutz).

Le président de cette institution, Hans-Georg Maassen, déjà très discrédité par le «scandale de la NSU» (aveuglement de ses services face à la violence d’extrême droite, destruction de preuves), considérait que ces deux journalistes s’étaient rendus coupables de «haute trahison». Sa plainte avait conduit ensuite le procureur fédéral, Harald Range, à ouvrir une enquête préliminaire.

Les attaques contre le procureur ont été d’autant plus vives qu’il avait lui-même renoncé aux poursuites dans le dossier sur les écoutes du téléphone portable de la chancelière Angela Merkel par la NSA, les services de renseignements américains. «Cette nouvelle affaire confirme que le gouvernement est complètement mouillé dans le bourbier NSA», accuse le fondateur de Netzpolitik.org, Markus Beckedahl, ravi que son site ait bénéficié d’autant de publicité gratuite.

Cette affaire rappelle étrangement celle du Spiegel, en 1962. Le rédacteur en chef du célèbre magazine – qui ne l’était pas encore – avait alors été arrêté par la police dans ses bureaux et jeté en prison pour avoir révélé, sur la base de documents secrets, que l’armée allemande était incapable de faire face à une invasion soviétique.

Le ministre de la Défense de l’époque et prétendant à la Chancellerie, Franz Josef Strauss, avait dû démissionner. «L’affaire du Spiegel» avait permis de renforcer en Allemagne les garanties constitutionnelles sur la liberté de la presse et la liberté d’opinion. (24 heures)