Patrick Pelloux quitte Charlie Hebdo. Après le départ du dessinateur Luz, c’est un autre pilier de l’hebdo satirique qui éprouve le besoin de prendre de la distance. Médecin urgentiste, Patrick Pelloux (52 ans) signe une chronique «Histoires d’urgences» depuis 12 ans dans Charlie Hebdo. Il a annoncé son départ (pour la fin de l’année) sur les ondes d’une radio étudiante la semaine dernière avant de préciser ses intentions dans le Charlie Hebdo de cette semaine. Patrick Pelloux s’adresse à ses «amis lecteurs», évoque sa douleur et sa difficulté à se reconstruire. Lors de l’attentat du 7 janvier, Patrick Pelloux avait été le premier à arriver sur les lieux de l’attaque qui avait fait douze morts dont huit collaborateurs de Charlie Hebdo.
Dans les heures qui ont suivi l’attentat, on vous a vu et entendu témoigner sur de nombreux médias. Ne payez-vous pas aujourd’hui cette disponibilité?
Ce n’était pas un plan com préparé évidemment. J’ai parlé à neuf médias en tout et pour tout. Les mêmes images et les sons ont été repris dans le monde entier et donnent une impression d’omniprésence. Pour les survivants, il était clair, qu’après la sidération, nous devions aller à l’antenne comme Charb l’avait fait après l’attentat de 2011. La parole de Charlie ne devait pas être supplantée par une parole d’extrême droite. Il faut tout de suite casser le discours de haine. Car à ce moment, on sent que des groupuscules peuvent se sentir légitimes à appeler à la vengeance.
«Nos vies ont changé, mais la vie n’a pas changé», écrivez-vous dans votre dernière chronique. Signifiez-vous l’impossibilité, 8 mois après les attentats, de retrouver une forme d’innocence sur le monde…
Bien sûr. Je ne retrouve plus le goût des choses. Vous vivez, mais vous voyez passer l’été et vous mangez des plats qui n’ont plus la même saveur. On peut vivre cette attaque comme une renaissance, une deuxième chance. Moi, je me demande encore par quel hasard je n’étais pas présent à la conférence de rédaction ce mercredi. Pourquoi la réunion à laquelle j’assistais, qui avait été annulé, a finalement eu lieu sur mon insistance. Pourquoi elle s’est tenue à deux pas des locaux de Charlie Hebdo… Tout cela est sordide. Il y a beaucoup de questions auxquelles je ne peux répondre.
Quitter Charlie Hebdo est-ce une solution?
Je n’en sais rien. Je vais peut-être le regretter mais j’ai eu besoin de faire ce choix pour mieux me reconstruire.
On ressent beaucoup de solitude dans vos propos?
Vous avez raison. Mais cela ne peut pas être autrement. Nous étions tellement une espèce de famille. J’étais très proche de Charb et de Cabu, et des autres aussi, que j’admirais et que je soignais tous plus ou moins. Ils ont laissé un grand vide. Je suis dans cette immense solitude de celui qui a perdu des amis. Pour aller mieux, je dois prendre le temps de faire mon chemin de deuil. C’est dur et en même temps, il n’y a rien d’exceptionnel dans ce je vis. C’est la souffrance d’un deuil.
La semaine dernière encore le Jyllands Posten a marqué les 10 ans de la publication des caricatures de Mahomet en diffusant des cases vides. Le journal danois dit que «la violence, ça marche». Qu’en pensez-vous?
Je ne me permettrais pas de les juger… Je dirais: On n’est pas assez nombreux sur la barricade! A l’époque, Charlie Hebdo et quelques autres journaux européens avaient publié les caricatures. Si l’élan de solidarité avait été général, nous aurions noyé la polémique sous le nombre et démontré ce qu’est la liberté d’expression en Europe. Cela n’a pas eu lieu. Quelques-uns ont été montrés du doigt et désignés comme cibles par des fanatiques qui propagent leur haine, ne comprennent rien à rien et que je n’associe pas à la religion dont ils se réclament.
La peur a-t-elle gagné?
A titre personnel, ce n’est pas la peur mais la difficulté à revivre qui me fait quitter Charlie. Je vais continuer à être Charlie, mais je ne continue pas à faire Charlie. Je suis incapable de répondre à votre question au-delà de mon cas. Ce n’est pas aussi simple qu’une partie de tennis! Personne ne sait où on va, car nous sommes face à un schéma inconnu. Je partage ce qu’a dit le juge Marc Trévidic: On est dans l’angoisse de ce qui peut se passer. Il y a encore des risques majeurs d’attentats de grande ampleur (ndlr: «Paris Match» de la semaine dernière). (24 heures)



