Moyen-Orient: «Aujourd’hui, l’heure des Kurdes a sonné»

A bientôt 77 ans, Ismail Besikçi n’a rien perdu de sa passion pour la question kurde. Pas banal, si l’on pense que ce sociologue turc a passé plus de 17 ans de sa vie dans les geôles turques pour ses écrits… sur les Kurdes. De passage à Lausanne, il fait le point sur la situation de ce peuple sans Etat pris dans la tourmente de la guerre au Moyen-Orient.

Nonante-trois ans après le Traité de Lausanne de 1923 qui a nié les droits des Kurdes, trois des quatre pays (Irak, Syrie, Turquie) où ils vivent sont en guerre. Cela peut-il changer leur sort?
Je l’espère. Le traité de Lausanne a imposé le partage du Kurdistan. Comme la division d’un corps. Aujourd’hui on peut estimer à 50 millions les Kurdes dans le monde mais ils n’ont aucune reconnaissance internationale. C’est inadmissible quand on pense que de petits pays comme Monaco ou Andorre sont membres de l’ONU. Pourtant, depuis mars 2011 les Kurdes ont commencé à contrôler leur région en Syrie. Cela a donné lieu à une prise de conscience au sein du peuple kurde…

…que la guerre contre Daech a renforcé, non?
L’apparition de Daech à l’été 2014 est un fait très important. Après avoir pris Mossoul, les islamistes ont attaqué les Kurdes d’Irak et de Syrie. Dans les deux régions, les Kurdes ont résisté et sont sortis victorieux de ce combat. Du coup, leur image a changé dans l’opinion internationale auprès de laquelle ils jouissent désormais d’une grande sympathie. Je pense que l’heure des Kurdes a sonné.

Peut-on imaginer dans un avenir proche un Kurdistan indépendant en Irak?
Oui! Ce qui se passe là-bas est bon pour tous les Kurdes. D’ailleurs les Kurdes d’Irak doivent se prononcer cette année encore par référendum sur leur indépendance.

Les grandes puissances et les puissances régionales (Iran, Turquie) accepteraient-elles un Kurdistan indépendant?
Les Kurdes contrôlent des ressources importantes (pétrole, gaz, matières premières). Ce sont de grands atouts. La Turquie, par exemple, a besoin de ces ressources énergétiques proches. Du coup, je ne pense pas que l’Etat turc s’opposera à un Etat kurde indépendant en Irak. Il y a 30 ans oui, plus aujourd’hui. D’ailleurs, Ankara a déjà des relations étroites avec le Kurdistan d’Irak

Comment expliquez-vous la reprise des hostilités entre la Turquie et le PKK?
Sur le plan international, la Turquie veut éviter à tout prix une zone autonome kurde sur son territoire car elle ferait le lien entre le Kurdistan d’Irak et de Syrie et la Méditerranée. Sur le plan interne, le président Erdogan pense que la répression contre les Kurdes lui permettra de maintenir le statu quo. C’est évidemment une erreur. Les Kurdes n’ont pas le choix, ils doivent résister et continuer à revendiquer leurs droits, à lutter contre l’ordre anti-kurde bâti dans le monde depuis 1923.

(TDG)