Le bac sénégalais : un examen pour échouer ?

L’école sénégalaise produit des diplômés sans formation pratique, elle fait du bachotage, elle est coupée des besoins et réalités de la société, elle est extravertie. Tout cela se sait et a été déjà dit. Mais ce qu’on ne dit pas assez, c’est que l’école sénégalaise est une école orientée vers l’échec. Les résultats du bac, seul examen encore sérieux, prouvent chaque année que la règle n’est pas la réussite, mais plutôt l’échec. Nos enfants et apprenants sont formés pour échouer en masse là où l’école était, à l’origine, censée promouvoir l’égalité des chances, la réussite, chacun selon ses prédispositions et aptitudes. Quelle est l’origine de cette défaillance de l’école ? La faute incombe-t-elle à l’école elle-même, à la qualité intrinsèque des apprenants ou à la société ? Quelles solutions peuvent-elles être envisagées pour infléchir cette culture de l’échec ?

L’affaissement du niveau des apprenants n’est peut-être que l’arbre qui cache la forêt, car les faits humains résultent rarement de causes uniques et directes. Il y a, chez l’homme, plus de raisons (intentions ou mobiles) entremêlées à des causes objectives qu’une simple causalité univoque ou unidimensionnelle. On pourra toujours évoquer le désengagement de l’Etat suite aux politiques d’ajustement, la domestication de la société par les jeux, les TICS, le spectacle, la consommation (à la place d’une culture de la créativité et de l’originalité). Cependant, la gestion interne et locale de l’école devra tôt ou tard être examinée sans complaisance. Et pour ce faire, il faut des investigations régionales, c’est-à-dire par discipline académique, car les problèmes sont loin d’être homogènes.

La philosophie : l’épreuve qui met tout le monde à genoux

Le cas de la philosophie est, en tout cas, très préoccupant. Car en plus d’être la bête noire des candidats, cette discipline semble naviguer dans une sorte de flou artistique incompatible avec la performance. Neuf mois d’initiation à une discipline si austère et complexe avec des procédés pédagogiques rarement évalués de façon sérieuse ; des méthodologies qui semblent de plus en plus abandonnées à l’arbitraire et à la fantaisie des enseignants ; une désaffection de plus en plus poussée des apprenants vis-à-vis de la philosophie… Au terme d’un tel champ gravitationnel sans lois fixes, les candidats sont appelés à traiter des sujets qu’ils n’ont même pas compris, faute de moyens et ressorts.

L’enseignement de la philosophie, c’est une lapalissade de le dire, est davantage tourné vers le spectacle et la fantaisie artistique que vers une véritable pédagogie harmonisée. Il faut, en effet, le souligner, l’absence de séminaires de mise à niveau et d’échanges sur les contenus pédagogiques ainsi que sur la méthodologie est décriée par les professionnels eux-mêmes. S’il est vrai que le programme en vigueur est un programme de transition et que des réflexions sont en cours sur la réforme des curricula, ça ne peut justifier ce choix de l’informel que l’on constate depuis plusieurs années,voire des décennies. La préparation des candidats au bac, en philosophie, pose problème dans ce pays. Et il suffit d’avoir un coup d’œil sur les notes des candidats pour se rendre compte que l’écrasante majorité des apprenants échoue à cause de la philosophie et des mathématiques (deux disciplines nobles et fondamentales pour l’étude et la compréhension du monde).

Les sujets de bac, un choix contesté

En philosophie, le choix des sujets est parmi les sources de la controverse. Si les candidats se plaignent généralement de l’inaccessibilité des sujets, les enseignants parlent, quant à eux, d’un problème de justice relativement au cadrage du programme dans le choix des sujets. En cette année 2026, nombreux sont les collègues à avoir dénoncé le fait que les deux premiers sujets de l’examen soient relatifs au même domaine. Bien sûr qu’un sujet de philosophie n’est pas un casier. Bien au contraire, il est, par vocation, transversal. Mais comment attendreune bonne production des candidats qui sont habitués à être évalués par domaine, qu’ils aient la culture de la transversalité dans le traitement des sujets de bac ? La vocation transversale de la philosophie justifie-t-elle d’ailleurs ce choix de deux sujets sur la même partie du programme ? Comment comprendre que, pour les épreuves du 2nd tour, les mêmes textes soient proposés en moins de dix ans ?

Il ne s’agit pas d’incriminer qui que ce soit, il s’agit d’interroger des pratiques à l’aune des résultats catastrophiques pour les candidats et pour la discipline philosophique elle-même. Pour les apprenants, le risque est de donner l’impression que la philosophie est, de toute façon, aléatoire ; qu’elle ne donne aucune garantie de performance ; qu’elle exige davantage de fantaisie que d’aptitudes techniques. Comment ne pas se plaindre de la récurrence des fautes de langue dans le libellé des sujets de bac ? Pour un examen aussi prestigieux, c’est, à la limite, une forme d’amateurisme que de proposer des sujets où même les candidats décèlent des fautes ! Pour la discipline, le risque est un discrédit total porté à la philosophie. C’est à se demander si, à ce rythme, le système sera en mesure de produire suffisamment de professeurs dephilosophie.

Aucune originalité des sujets

Un sujet d’examen, de surcroit en philosophie, c’est du sérieux. Il doit être le résultat d’un travail méticuleux de recherches, de tests avec soi-même et de recoupements. On ne peut pas proposer un sujet sur un coup de tête. On ne peut pas proposer un sujet de philosophie sans avoir une maitrise parfaite du programme et du quantum horaire. On ne doit pas proposer un sujet de dissertation qu’on n’a pas soi-même conçu. Or, la conception de sujets est un travail sérieux, méticuleux qui requiert de la maitrise et de la prospective. Il peut arriver qu’on propose un sujet qu’on n’a pas soi-même bien maitrisé, d’où la nécessité d’exiger des corrections intégrales (à la place d’un simple canevas) de la part des collègues. Allez fouiner dans des annales ou sur internet des sujets de dissertation, ce n’est pas très glorieux : un enseignant doit être formé pour concevoir des sujets. Le commentaire de texte aussi doit obéir à des exigences d’originalité, pas des textes qu’on rencontre dans tous les manuels alors qu’il y a,chaque année, de nouveaux auteurs qui développent des problématiques modernes ou qui interrogent celles classiques. Pourquoi devrait-on s’amputer de ces nouvelles opportunités théoriques que nous offrent les auteurs contemporains ?

Au-delà du caractère défectueux de certains sujets proposés, il est temps d’interroger les instances de choix définitifs des différents sujets proposés par nos collègues. L’Inspection Générale reçoit en principe plusieurs propositions et doit, en dernier ressort, en choisir qui doivent être sélectionnés en dernière instance par ses propres soins. On ne pourra donc pas absoudre l’IG sous prétexte que les sujets sont proposés par des enseignants craie en main. De toute façon, si des enseignants craie en main proposent des sujets, ceux qui choisissent en dernier ressort ne sont pas dans les classes de terminale. En somme, le bac sénégalais est un examen qui doit être examiné.

Les pétitionnaires

1-Amadou Ba, professeur de philosophie au lycée de Dagana,

2-El Mamadou Ba, professeur de philosophie au lycée de Koumbal,

3-Mamadou Sanoussy Ba, professeur de philosophie au lycée Plan Jaxaay,

4-Mouhammadou Lamine Barry, professeur de philosophie au lycée Peyrissac,

5-Bacary Bayo, professeur de philosophie au lycée Djignabo,

6-Mohamet Diallo, professeur de philosophie au lycée de Réfane,

7-Tidiane Diallo, professeur de philosophie au lycée de Dionewar,

8-Aliou Diao, professeur de philosophie au lycée de Thionck Essyl,

9-Amadou Ka, professeur de philosophie au lycée Zone de recasement,

10-Souleymane Kane, professeur de philosophie au lycée de Yarakh

11-Alassane Kitane, professeur de philosophie au lycée Amary Ndack Seck,

12-Marco Lopy, professeur de philosophie au lycée Moderne de Rufisque,

13-Aynina Ndiaye, professeur de philosophie au lycée Mame Abdou Aziz de Guediawaye,

14-Assane Ndiaye, professeur de philosophie au lycée de Tassette,

15-Issa Ndiaye, professeur de philosophie au lycée de Serigne Babacar Sy de Tivaouane,

16-Nancy Sall, professeur de philosophie au lycée Banque Islamique,

17-Boury Sène, professeur de philosophie au lycée de Nioro

18- Abdoulaye Sow, professeur de philosophie au lycée Parcelles Assainies U. 13,

19-Djibril Sow, professeur de philosophie au lycée Moderne de Rufisque,

20-Ibrahima Sow, professeur de philosophie au lycée de Tivaouane peulh

21-Mouhammadou Makhtar Tall, professeur de philosophie au lycée de Mbao,

22-El Bachir Thiam, professeur de philosophie au lycée Moderne de Rufisque.

23- Diama Badiane, professeur de philosophie au lycée de Yeumbeul.

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