[ REPORTAGE ] Kidira, frontière sous haute tension : la crise malienne fait vaciller l’économie locale

 

À Kidira, l’écho des balles venues du Mali résonne avec une force particulière. Depuis les violents affrontements du week-end dernier entre l’Armée malienne et les groupes djihadistes, la cité frontalière sénégalaise vit dans un calme précaire. Sous la surveillance étroite des chars et de l’artillerie lourde déployés par l’Armée sénégalaise, le trafic des gros porteurs s’est évaporé, plongeant les populations locales dans une angoisse à la fois sécuritaire et économique. Kidira est-elle en train de s’asphyxier ? Poumon névralgique du commerce entre Dakar et Bamako, la ville frontalière subit de plein fouet les contrecoups de la crise sécuritaire malienne. Entre des transporteurs sénégalais qui refusent de risquer leur vie et des petits commerces locaux désertés par les voyageurs, l’économie est au point mort. Reportage au cœur d’une ville où les visages sont marqués par la peur, et où l’arrêt du transport dicte désormais sa loi.

Le regain de violence au Mali le week-end dernier n’a pas seulement ébranlé Bamako. À Kidira, principale porte d’entrée orientale du Sénégal, l’impact est immédiat et brutal. Entre transporteurs à l’arrêt, commerces désertés et déploiement de l’artillerie lourde par l’Armée sénégalaise, la cité frontalière vit au rythme de la peur et d’une économie au ralenti.

D’ordinaire bouillonnant, le poste frontalier de Kidira présentait, ce lundi, un visage inhabituel. Là où des dizaines de camions s’agglutinaient jadis pour passer la frontière, le vide s’est installé. Les chauffeurs, prudents, ont mis le pied sur le frein. Les affrontements ayant secoué le territoire malien ce week-end ont refroidi les plus téméraires. Seuls quelques rares conducteurs tentent encore la traversée, à leurs risques et périls.

L’économie locale, viscéralement liée au flux des voyageurs, s’effondre. B. N., commerçant malien établi à Kidira, dresse un constat amer : « Les djihadistes ont gâté le Mali. C’est un combat de longue haleine. Depuis samedi, rien ne marche, car il n’y a plus de clientèle. » Un sentiment partagé par Alimatou Diallo, vendeuse de petit-déjeuner (tangana) : « C’est la morosité totale. Je ne parviens même plus à gagner 1 500 F CFA par jour. On tourne les pouces, car les bus de passagers ne circulent plus. »

Sécurité : l’artillerie lourde déployée à la frontière

Face à la menace, l’État sénégalais a sorti les grands moyens. À Kidira, le décor a changé. Si la police gérait habituellement le flux migratoire à Diboli, c’est désormais l’Armée qui quadrille la zone. Les hommes en treillis, lourdement armés, assurent une présence 24h/24. Selon des témoignages recueillis sur place, l’artillerie lourde et des chars ont été déployés pour prévenir toute incursion. Cette démonstration de force rassure une partie de la population. « Je reste zen parce que je sais que les Forces de défense et de sécurité (FDS) veillent au grain. C’est lors des échanges de tirs nourris à Diboli que j’avais eu peur. Même si la frontière n’est pas fermée, il y a une surveillance très pointue. La police est présente, de même que l’Armée et la gendarmerie. C’est ce qui me rassure pour oser ouvrir ma tangana », confie Alimatou Diallo.

Cependant, plus au nord, à Bélé (département de Bakel), l’inquiétude demeure. Kadiatou Guindo, conseillère municipale, appelle à une vigilance accrue : « Seul le fleuve nous sépare du Mali. L’État doit renforcer la surveillance sur toute la ligne frontalière. »

Dans le parking des gros porteurs, l’ambiance est à la concertation. Gallo et Aliou Diouf, représentants syndicaux, ont été clairs : tout mouvement vers le Mali est suspendu jusqu’à nouvel ordre. « Avec les djihadistes, rien n’est sûr. Mieux vaut prendre ses précautions », martèle Gallo.

Le contraste est frappant avec les chauffeurs maliens rencontrés. Pour eux, l’attente n’est pas une option. « Nous n’avons pas le choix, nos familles nous attendent », explique D. Diawara. Selon ces conducteurs, les groupes armés ciblent principalement les camions-citernes de carburant, laissant passer les vivres. Un pari risqué qu’ils sont prêts à prendre pour rallier Bamako.

En attendant une stabilisation au Mali, Kidira retient son souffle. Entre une économie moribonde et une surveillance militaire renforcée, la ville frontalière espère le retour rapide du trafic, moteur vital de cette zone carrefour.

Si la peur reste tapie dans les esprits, la vue des chars et des patrouilles ininterrompues du Garsi rappelle que le Sénégal a sanctuarisé sa porte d’entrée orientale. Kidira souffre économiquement, certes, mais elle reste debout, protégée par un cordon sécuritaire sans précédent. Pour les habitants, le défi est désormais de tenir face à la morosité, en attendant que le moteur de l’intégration sous-régionale redémarre enfin sur une route débarrassée de ses démons.

Par Abdoulaye Fall