«Une absurdité bureaucratique ! Mais le risque existe bel et bien que cela mène à la fermeture de notre organisation…» Jan Rachinsky, l’un des fondateurs et dirigeants de Memorial, ne cache pas son inquiétude avant l’annonce par la Cour suprême de sa décision sur le sort de la plus célèbre des ONG russes. Depuis plus de vingt ans, elle recense les crimes commis au nom de l’URSS et, depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin, dénonce régulièrement les entraves aux droits de l’homme. Un travail indépendant reconnu internationalement. Mais, en pleine vague de répression contre les voix opposantes pendant la crise ukrainienne, elle s’est elle-même retrouvée au cœur d’un imbroglio administratif. Est en cause sa structure en parapluie: son bureau à Moscou a été soudainement accusé de ne pas contrôler suffisamment la cinquantaine de groupes actifs sous sa tutelle à travers toute la Russie. Le Ministère de la justice a du coup demandé la liquidation de Memorial.
«Cela serait un choc énorme!», a prévenu Loudmila Alexeeva, doyenne russe des droits de l’homme et présidente de Memorial. «On en revient toujours au même problème: le pouvoir, au Kremlin, ne comprend pas l’importance d’une vraie société civile avec ses relais indépendants», fustige Jan Rachinsky. «Notre structure, entre le bureau de Moscou et les bureaux en régions, est horizontale, sans hiérarchie. C’est contraire à la mentalité des bureaucrates qui voudraient que, même chez Memorial, tout soit contrôlé depuis le centre.» Pour s’adapter aux demandes du Ministère de la justice, l’ONG est prête toutefois à organiser d’ici la fin du mois une conférence interne qui apportera des changements à son mode de fonctionnement, devant rendre caduque la demande de liquidation. Dans le cas contraire, Memorial sera dissoute et ses diverses organisations devront se réenregistrer. Une procédure fastidieuse qui, loin du travail de fond des employés de l’ONG, pourrait menacer la cohésion de l’organisation.
Le Ministère de la justice, qui assure ne pas vouloir la dissolution de Memorial mais sa conformité à la loi, pourrait accepter un report de la décision par la Cour suprême en attendant les changements de statut de l’organisation. Mais les dirigeants de l’ONG craignent que ces poursuites servent à terme de prétexte à une fermeture. «Nous avons déjà survécu à un nombre incroyable de vérifications. Les autorités veulent en fait davantage nous contrôler», s’impatiente Elena Jemkova, directrice exécutive de Memorial et principale organisatrice d’une de ses initiatives les plus fortes : faire lire par de simples anonymes les noms des 40 000 Moscovites fusillées pendant les vagues de répressions soviétiques. C’était, place Loubianka, devant le siège du KGB à Moscou, le 29 octobre dernier, à l’occasion de la journée officielle de souvenir aux victimes des répressions politiques.
Sur les 40 000 noms, moins de la moitié au total ont été cités depuis la toute première cérémonie de lecture en 2006. «Un long travail…», explique Elena Jemkova. «A Moscou, il y a des listes de victimes. Mais c’est loin d’être le cas ailleurs en Russie. Il y a, notamment, toujours aussi peu d’informations sur les lieux où ont été enterrées les personnes fusillées», dénonce-t-elle, fatiguée mais fière des vrais efforts de mémoire sur la période soviétique. Un travail d’autant plus difficile que le Kremlin de Vladimir Poutine tend à glorifier l’héritage de l’URSS plutôt qu’à encourager une réflexion collective sur ce passé.
(TDG)




